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	<title>noir comme nieto</title>
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	<description>pour ne plus jamais voir le bout du tunnel</description>
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		<title>HANNIBAL (fin)</title>
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		<pubDate>Sun, 18 Sep 2011 23:00:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>p.h. nieto</dc:creator>
				<category><![CDATA[nouvelles blanches]]></category>

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		<description><![CDATA[OÙ ÉTAIT-IL, D&#8217;AILLEURS, CE BRIQUET ? Hannibal se mit à vider méthodiquement ses poches, en vain. Il commençait à croire que ce briquet n&#8217;était qu&#8217;une illusion, que ce socle qui semblait être le seul îlot de terre ferme n&#8217;était en fait qu&#8217;une bande de sable mouvant, quand son attention fut attirée par un objet brillant [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=noircommenieto.wordpress.com&amp;blog=7985205&amp;post=350&amp;subd=noircommenieto&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;"><a href="http://noircommenieto.files.wordpress.com/2010/02/hannibal_3_blog1.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-367" title="Hannibal_3_blog" src="http://noircommenieto.files.wordpress.com/2010/02/hannibal_3_blog1.jpg?w=510&#038;h=421" alt="Cours Hannibal, le vieux monde est derrière toi" width="510" height="421" /></a></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#993300;">OÙ ÉTAIT-IL, D&#8217;AILLEURS, CE BRIQUET ?</span> Hannibal se mit à vider méthodiquement ses poches, en vain. Il commençait à croire que ce briquet n&#8217;était qu&#8217;une illusion, que ce socle qui semblait être le seul îlot de terre ferme n&#8217;était en fait qu&#8217;une bande de sable mouvant, quand son attention fut attirée par un objet brillant sur le quai, à trois mètres de lui.</p>
<p style="text-align:justify;">C&#8217;était le briquet qu&#8217;il avait dû faire tomber, tout à l&#8217;heure, dans la confusion, lorsqu’il s’était retrouvé tout nu sur le quai. Il le ramassa avec la vivacité de l&#8217;éclair, puis se mit à le contempler en le retournant dans tous les sens. C&#8217;était un briquet tout ce qu&#8217;il y avait de plus normal, comme il avait déjà pu en voir dans les vitrines des marchands de tabac, immobiles dans leur écrins ouverts. Comment cet objet banalement luxueux pouvait-il aussi être la clé d&#8217;un paradis parallèle?</p>
<p style="text-align:justify;">Calant avec soin l’objet contre sa paume calleuse, Hannibal fit jaillir deux petites étoiles de la pierre à briquet, il entendit le souffle court du gaz qui tentait de s&#8217;échapper et regarda s&#8217;élever tranquillement la grande flamme jaune. Tantôt, longue et droite, elle s’élançait vers la voûte, tantôt, sinueuse et vive, elle se tordait comme un serpent pris au piège. En cherchant à la percer des yeux pour qu&#8217;elle lui révèle son secret, Hannibal assista, ébahi, à la transformation de la flamme. Elle s’agrandit d’abord démesurément, jusqu’à dresser devant lui un écran de feu, puis des formes se dessinèrent, des ombres, des motifs, formant une sorte d’architecture fantastique et mouvante. Enfin, à la manière des pierres de lave qui refroidissent progressivement en roulant le long du volcan, la flamme se pétrifia lentement pour construire une grande cage d’escalier.</p>
<p style="text-align:justify;">Hannibal reconnut tout de suite l’escalier, et l’inconnue au briquet, debout sur le palier du premier étage. Elle le regardait avec le même regard énigmatique, et lorsqu’elle parlait, ses lèvres dérangeaient à peine le dessin de son sourire magnétique.</p>
<p style="text-align:justify;">Décidé à comprendre ce qui lui arrivait, Hannibal, au lieu de se laisser bercer comme un bienheureux au paradis, se mit en devoir de se concentrer sur ses propres sensations. Il commença par fermer et ouvrir plusieurs fois les yeux, sans rien changer à la situation. Il fit parcourir à son esprit le moindre recoin de son corps. Il choisit d’attaquer par la plante des pieds, puis de remon­ter progressivement le long des jambes, des cuisses, jusqu’à la cein­ture, puis, d’un bond il le fit sauter jusqu’aux extrémités des doigts, et là, tout au bout du pouce de la main droite, Hannibal sentit soudain une petite démangeaison… au fur et à mesure que son esprit se ramassait pour entrer entièrement dans la sensation de son pouce, la petite démangeaison se transformait en une brû­lure, de plus en plus nette. Quand la brûlure devint insoutenable, Hannibal lâcha l’objet qu’il tenait dans sa main : c’était le bri­quet. Il roula par terre à ses pieds… et Hannibal se retrouva sur le quai du métro, mais heureux, car il avait enfin en main la clé de son paradis.</p>
<p style="text-align:justify;">Pour le rejoindre, il passa le reste de la journée à battre son briquet en or, faisant  seulement de courtes pauses lorsque la chaleur devenait insoutenable à son pouce. Peu importait à Hannibal de perdre, de temps en temps, son paradis puisqu’il savait y revenir. Mais l’attraction de ses plaisirs était si forte qu’Hannibal s’y replongeait, aussitôt son doigt refroidi.</p>
<p style="text-align:justify;">Dans son paradis, la deuxième porte donnait sur une im­mense salle à manger. Un merveilleux cuisinier lui avait pré­paré un repas tellement copieux et inattendu qu’il semblait sor­tir de la corne d’abondance. Au retour de chacune de ses escapades, Hannibal retrouvait dans son assiette un met différent à la place de celui qu’il avait entamé, escamoté sans doute par le mystérieux cuisinier, tant il brûlait du désir de lui faire découvrir l’éven­tail de son talent. La belle inconnue, assise en face de lui, ne tou­chait d’ailleurs ces mêmes plats que du bout des lèvres de son sou­rire, simplement pour l’accompagner, pensa Hannibal.</p>
<p style="text-align:justify;">Il ignorait le nom de ce qu’il mangeait, parfois il recon­naissait une saveur, il distinguait une épice dans une sauce, mais le plus souvent il n’avait pas le temps de rechercher dans ses souvenirs avant de découvrir dans son assiette un nouveau plat, tout aussi délicieux, qui accaparait aussitôt ses sens en émoi.</p>
<p style="text-align:justify;">La troisième porte ouvrait sur un grand appartement, tendu de velours foncé. Les deux premières pièces servaient de penderies et laissaient entrevoir des alignements infinis de cintres, de robes et  de vêtements les plus divers, comme dans les coulisses d’un théâtre. Puis on traversait une bibliothèque, très sombre, dans laquelle Hannibal ne faisait que passer, et enfin, tout au fond de l’appartement, on pénétrait, par une double porte recouverte de cuir roux matelassé, dans une chambre au plafond si haut qu’il se perdait dans l’obscurité.</p>
<p style="text-align:justify;">Les murs de cette chambre étaient parés d’étranges tapisse­ries tissées dans des temps immémoriaux. Hannibal n’en avait jamais vues de pareilles, et il les estimait fort anciennes. En les plaçant les unes à la suite des autres, comme les images d’une bande dessinée géante, elles semblaient raconter une histoire, qu’Hannibal avait beaucoup de mal à comprendre, à cause de ses incessants allers et retours entre la chambre et la sta­tion de métro. On y voyait un personnage omniprésent, qui devait être le héros de cette histoire racontée par la tapisserie. C’était une jeune femme, longiligne, tantôt assise dans un trône et vêtue de velours et de soieries, tantôt en tenue d’homme, montée sur un cheval richement caparaçonné. Elle avait un étrange regard, et un sourire magnétique. Était-ce la lointaine ancêtre de cette autre femme qui souriait à Hannibal, couchée dans le lit, entièrement nue, en lui susurrant de douces invitations?</p>
<p style="text-align:justify;">Pour la première fois depuis le début de sa déconcertante aventure, Hannibal hésita à se lancer. Il sentit son corps se figer, son cou se raidir, ses membres s’alourdir, les quelques pas qui le séparaient du lit lui parurent une distance infranchissable. Pourtant, son esprit continuait à s’agiter dans son corps de plomb, pareil à un ballon captif se heurtant aux murs de sa prison.</p>
<p style="text-align:justify;">Il y avait, quelque part, dans cette pièce une source de malaise. Était-ce ce lit, en bois noir à reflets rouges, qui parais­sait sans âge et d’un style incertain, entièrement hérissé de diables gothiques sculptés à la manière des gargouilles ? Était-ce plutôt le contraste de ces bois noirs avec ces draps trop blancs qu’on ne pouvait s’empêcher de prendre pour un linceul? Ou plutôt ces quatre griffons qui flanquaient les coins du lit? Leur regard presque vivant et un curieux sourire qui relevait les commissures de leur bec glaçaient Hannibal par une bizarre impression de déjà-vu.</p>
<p style="text-align:justify;">Il est toujours étonnant de voir avec quelle facilité, avec quelle insouciance, l’intelligence d’un homme peut abdiquer devant un simple regard de femme plein de promesses. En plon­geant son désir dans les yeux de la belle inconnue, Hannibal ran­gea au fourreau ses réticences, il frémit au passage de la sève qui irriguait ses membres, et un parfum printanier vint rempla­cer l’odeur de mort qu’il avait cru sentir.</p>
<p style="text-align:justify;">Après un rapide passage sur le quai du métro pour reposer son pouce, Hannibal, de retour dans la chambre, se coucha dans les draps trop blancs, et s’abandonna, se fondit dans l’étreinte. Avec une extrême facilité d’adaptation, son corps retrouva les gestes qu’il croyait oubliés, il effaça des années de misère, de priva­tions, de solitude.</p>
<p style="text-align:justify;">Soudain, Hannibal frissonna.</p>
<p style="text-align:justify;">Un grand courant d’air froid soufflait sur son dos perlé par la sueur de l’étreinte. Il se retrouva aussitôt sur la quai, son briquet à la main. Il sentait encore le brusque courant d’air lui pincer les omoplates et glisser sur les reliefs de sa colonne vertébrale. Mais l’idée qui vint à son esprit le glaça encore davantage. En faisant résonner par une pichenette le briquet plaqué contre son oreille, il comprit qu’il était presque vide. Quand il l’alluma, il vit sortir du petit tuyau une petite flamme au bord de l’asphyxie.</p>
<p style="text-align:justify;">Ainsi, même magique, un briquet n’était pas inépuisable. Par quelle cruelle nécessité la plus pure féerie devait elle, comme tout le reste dans cette vallée de larmes, obéir aux lois les plus vulgaires, être soumises aux contraintes les plus ordinaires?</p>
<p style="text-align:justify;">Étalant sur le quai tout ce qu’il avait au fond de ses poches et de sa doublure, Hannibal compta sa fortune : quelques pièces jaunes et un billet froissé. Il était finalement plus riche qu’il ne l’eût imaginé, et c’était amplement suffisant pour acheter une recharge de gaz.</p>
<p style="text-align:justify;">— Pss mon colon, ça en fait du pognon !</p>
<p style="text-align:justify;">Hannibal releva la tête. C’était Buni.</p>
<p style="text-align:justify;">— Fais pas une tronche comme ça, continua-t-il à siffler, t’es plein aux “astres”… avec ça on pouvoir  se mett’ sur le toit ce soir…</p>
<p style="text-align:justify;">— Y faut toujours que tu me colles aux basques. Qu’est-ce tu veux encore?</p>
<p style="text-align:justify;">— Ben t’es encore de bonne “tumeur”, toi. On est copains, non, on partage tout ?</p>
<p style="text-align:justify;">— Oké, mais ces thunes c’est pas pour s’acheter du pinard, j’ai mieux à faire.</p>
<p style="text-align:justify;">— Quesse tu racontes, y a rien de mieux que du pinard.</p>
<p style="text-align:justify;">— Écoute Buni, tu vois, aujourd’hui c’est dimanche, et j’aimerais bien me reposer, comme un vrai chrétien, alors calte vite fait, tu pollues.</p>
<p style="text-align:justify;">A ces mots, un nuage assombrit le visage de Buni. Sa bouche fit une moue. Elle souleva la cicatrice qui lui barrait la lèvre, et son regard s’embua en cherchant à croiser celui d’Hannibal. Mais, Hannibal, inflexible, semblait contempler avec un morne inté­rêt la ligne orange des Vosges formée par la rangée des fauteuils en plas­tique du quai d’en face. Buni ouvrit la bouche pour répondre quelque chose, mais n’ayant réussi qu’à émettre un début de sif­flement sans suite, il tourna les talons et alla poser ses fesses un peu plus loin.</p>
<p style="text-align:justify;">Apparemment impassible, Hannibal observait du coin de l’œil son copain de galère tout penaud, sur son siège. Peut-être était-il allé un peu fort avec Buni. — Ymenmerde ! fulmina-t-il… Mais, songeant à son aven­ture tellement incroyable, à ce briquet magique qui, après lui avoir ouvert un monde merveilleux, le lâchait à présent comme un vul­gaire allume-feu, Hannibal sentait monter en lui, en même temps, un chagrin aussi nouveau que douloureux, et l’irrésis­tible envie de partager ce nouveau chagrin.</p>
<p style="text-align:justify;">Il alla s’asseoir à côté de Buni, comme si de rien n’était.</p>
<p style="text-align:justify;">— Bon, tu veux savoir ce que je vais acheter avec ces thunes?, lança-t-il, conciliant.</p>
<p style="text-align:justify;">— M’en fous.</p>
<p style="text-align:justify;">— Comme tu veux. Moi je me disais : “Buni c’est un pote, tu peux tout lui raconter. Et si tu le dis pas à Buni, à qui le diras-tu.”, mais comme je vois que ça t’intéresse pas… C’est comme tu veux.</p>
<p style="text-align:justify;">L’autre, en dépit d’une fierté qui lui coinçait les mots dans sa gorge, lui lançait des regards interrogateurs et suppliants. Hannibal exhiba de sa poche le lourd briquet en or, et le mit sous le nez de Buni.</p>
<p style="text-align:justify;">— Psss, siffla-t-il, à qui l’as-tu chourrav’ ce machin ?</p>
<p style="text-align:justify;">— On me la donné, nuance.</p>
<p style="text-align:justify;">— Mais c’est de l’or, putain… ça vaut grisol un truc pareil T’inquiète, je connais quelqu’un, à Saint-Ouen qui va pouvoir te le fourguer discrétos.</p>
<p style="text-align:justify;">— D’abord j’ai PAS envie de le vendre, et ensuite, ce bri­quet, y vaut bien plus cher que ce que tu peux imaginer, il est inven­dable, trancha Hannibal, avec un petit sourire dans lequel passa l’ombre fugace d’un mépris.</p>
<p style="text-align:justify;">Ayant produit son petit effet, et réussi son introduction, à en juger par le diamètre des yeux écarquillés de Buni, Hannibal se mit à raconter son histoire. Bien sûr, il omit quelques détails intimes, bien sûr, pour se donner le premier rôle, il inventa quelques trucs, surchargeant d’ornements inutiles une réalité déjà bien extraordinaire en elle-même. D’abord Buni l’écouta, en  écartant les paupières, puis il fronça, imperceptiblement les sourcils, en écoutant l’incroyable récit. Quand Hannibal se tut, après une dernière envolée lyrique, les yeux plissés de Buni pou­vait signifier deux choses : “quel farceur ce ‘Nibal!” ou bien “il est complètement dingo”.</p>
<p style="text-align:justify;">Ne sachant quelle contenance prendre, Buni éclata de rire. Et le rire de Buni frappa Hannibal comme la foudre, fissura sa fière assurance, gifla son orgueil.</p>
<p style="text-align:justify;">— Alors, tu me la montres ta nouvelle copine, Nibal ? Ne sois pas “égoaste”.</p>
<p style="text-align:justify;">Hannibal fit un geste d’impuissance.</p>
<p style="text-align:justify;">— Peux pas, y’a plus de gaz. Le briquet est vide.</p>
<p style="text-align:justify;">Buni se laissa emporter par un second fou rire, plus franc, car il était, maintenant tout à fait rassuré. Non,  Hannibal n’était pas fou, c’était juste une plaisanterie.</p>
<p style="text-align:justify;">— Tu m’as bien fait marcher avec ton histoire. T’en as beau­coup  des comme ça ?</p>
<p style="text-align:justify;">Hannibal lui lança un regard désespéré :</p>
<p style="text-align:justify;">— C’est pas une plaisanterie, c’est la vérité vraie. Viens avec moi acheter une recharge de gaz pour ce briquet, et je te montre­rai, tu verras.</p>
<p style="text-align:justify;">— Pss, passe que, en plus, tu comptes acheter du gaz pour ce bri­quet que tu veux pas vendre ?</p>
<p style="text-align:justify;">Buni se rembrunit. Hannibal était peut-être vraiment devenu dingo, après tout.</p>
<p style="text-align:justify;">— Allez viens, tu verras, je te dis.</p>
<p style="text-align:justify;">Quittant les blancs souterrains du métro, Hannibal remonta à la surface, et Buni, méfiant, lui emboîta le pas. Dans ce quartier, frappé d’ankylose chaque dimanche après-midi, ils connaissaient un petit bar qui faisait office de tabac. Ils mar­chaient sans dire un mot, frissonnant dans leurs manteaux troués. Le soir venant, les façades des maisons avaient pris une couleur de grisaille, étouffant les dernières réflexions de la lumière dans l’épais tapis de poussières grasses qui recouvrait leur pierre.</p>
<p style="text-align:justify;">Toute l’énergie vitale de la rue paraissait s’être recroque­villée dans le seul bar ouvert du quartier. Passé le seuil, on bascu­lait dans une autre ville, une autre saison, un été chaud, humide et bruyant. On se retrouvait emmailloté d’odeur de bière, de tabac, bercé par le brouhaha confus des conversations laborieuses des piliers de bar. D’un naturel timide, peut-être à cause de son infirmité, Buni préférait éviter les endroits peuplés et bruyant. Il choisit d’attendre dans la rue, laissant Hannibal se frayer seul un chemin à travers l’épaisse atmosphère du bar.</p>
<p style="text-align:justify;">A la manière d’un automate bien huilé, le buraliste servait ses clients, sans même lever les yeux. D’un mouvement parfaite­ment synchronisé, sa main droite cherchait le paquet de cigarettes ou le billet de Tac-o-tac, tandis que sa main gauche tapait sur la caisse enregistreuse. Mais Hannibal devait apprendre, pour son malheur, que cet apparent manque d’intérêt pour la clientèle cachait un sens aigu de l’ob­servation, fruit d’une expérience du métier.</p>
<p style="text-align:justify;">Quand Hannibal posa sur le comptoir son beau briquet en or en demandant ce qu’il fallait y mettre comme gaz pour le recharger, le buraliste se figea et leva la tête. Son regard détailla Hannibal des pieds à la tête. Habitué à devoir faire la preuve de son pouvoir d’achat, même pour des broutilles, Hannibal sortit du fond de sa doublure le billet, et se mit à le défroisser du mieux qu’il put.</p>
<p style="text-align:justify;">Laissant Hannibal, un peu étonné, en butte aux récrimina­tions étouffées de la longue file d’attente qui avait fini par se former derrière lui, le buraliste abandonna son comptoir pour aller téléphoner, à mi-voix, à l’autre bout du bar. Puis il revint vers Hannibal, avec un sourire chaleureux :</p>
<p style="text-align:justify;">— Excusez-moi… Monsieur, je vais d’abord servir les autres clients, je m’occupe de vous dans un instant… Vous pouvez vous ranger s’il vous plaît ?</p>
<p style="text-align:justify;">Serrant son briquet, Hannibal se cala dans le coin formé par l’angle du bar, à la grande satisfaction, sonore, des autres clients. Mais la queue ne désemplissant pas, le buraliste ne pou­vait vraiment “s’occuper” de lui, et il resta ainsi un certain temps, bousculé par les fumeurs, meurtri par les coudes des gratteurs de Tac-o-tac et de Millionnaire, étourdi par les fanfa­ronnades des pochards et enivré par l’odeur forte de la bière. Pris de remords en pensant à Buni, qu’il apercevait à travers la vitre embuée, il interrogeait du regard le buraliste. Mais celui-ci ne lui ren­voyait, de temps en temps , qu’un sourire voulant dire — patience, je m’occupe de vous dans un instant.</p>
<p style="text-align:justify;">Soudain, il aperçut, dans l’encadrement de la fenêtre de la porte, Buni lui faisant de grands signes avant de disparaître, happé par la nuit. Intrigué, Hannibal se faufila jusqu’à la porte. Juste à temps pour voir Buni courir, poursuivi par deux hommes en uni­formes. Dans la lumière bleue qui balayait la rue par intermittence, une troisième ombre en uniforme se dirigeait vers le bar.</p>
<p style="text-align:justify;">Et, sans prendre la peine même de crier, ni son innocence, ni des insultes contre les condés, Hannibal sortit vivement du bar et s’élança dans la rue.</p>
<p style="text-align:justify;">Il courut longtemps, sans se retourner. Quand il fut certain d’avoir semé ses poursuivants, il s’arrêta et regarda autour de lui. Il se trouvait dans une impasse inconnue. Autour, il n’y avait que des murs, des rideaux baissés, des fenêtres fermées, parfois seule­ment effleurées, de l’intérieur, par le halo bleuté et vacillant issu d’un téléviseur. Au-dessus, un pan de ciel, opaque, vaguement orangé, tombait sur Hannibal comme une lame. A l’intérieur, le froid, devenu intense, transperçait ses vêtements, sa peau, et lui brûlait la chair.</p>
<p style="text-align:justify;">La course avait essoufflé Hannibal, il ne se sentait pas la force de chercher un endroit un peu confortable pour subir la nuit. Il décida de rester là où le hasard l’avait poussé, et commença l’inspection des lieux. Il ne fut pas long à comprendre que le hasard ne lui avait pas fait de cadeau. Comme d’habitude. Pas une seule porte ouverte, pas le moindre recoin, porche ou dessous d’escalier, pas le plus petit commencement de venelle… Rien ne pouvait faire barrage à ce vent glacial qui balayait méthodiquement les rues et les impasses, rien, à part une grande poubelle à roulette poussée contre le mur.</p>
<p style="text-align:justify;">Dans la poubelle, Hannibal trouva quelques cartons d’em­ballages pour improviser un siège.  Malheureusement il n’y avait pas de quoi s’envelopper entièrement. pour passer la nuit.</p>
<p style="text-align:justify;">Avant de plonger dans le sommeil, Hannibal songea. Il songea à sa vie, sa vie de végétal, où il ne passait jamais rien. Il ne comptait même plus les jours qui défilaient, aurait été incapable de se donner un âge. Jusqu’à aujourd’hui. Car aujourd’hui, il avait l’impression d’avoir vécu des mois en une seule journée. Il songea à ce pauvre Buni. Avait-il réussit à échapper aux keufs ? sacré Buni, Hannibal lui devait quand même la liberté, avec Buni, c’était maintenant à la vie, à la mort. Il écumait de rage en pensant à ce putain de buraliste. Ce gros con de facho de mes couilles. Comment, lui ? Hannibal ? un voleur? — Je serais un voleur,  je serais pas là à cailler le raisin, j’aurais un toit, j’aurais à becqueter, j’aurais une gonzesse pour me tenir chaud et me dire des gentillesses…</p>
<p style="text-align:justify;">Et il n’osait pas ajouter, par pudeur — …et me faire des gâteries. Il regarda son briquet, le secoua un peu et, essaya de l’allumer. La flamme était faible, à peine un lumignon perdu dans la grande nuit froide de l’impasse. Mais en scrutant bien le cœur vacillant de cette petite flamme, il entra à nouveau dans la chambre magni­fique, il se coucha dans le lit, celui avec les gargouilles en bois noir, grand comme un catafalque, il se glissa dans les draps d’une blancheur étincelante et se serra contre la peau chaude de sa compagne. Dans la chaleur de l’étreinte, il sentait, de temps en temps, perler des gouttes de sueur glacées qui coulaient lentement sur son dos, pareilles à une marée d’équi­noxe. Il eut un soubresaut de jouissance, puis il s’endormit profondément.</p>
<p style="text-align:justify;">Ce furent les éboueurs qui le virent les premiers, au petit matin. Quand la police arriva, elle ne put que constater la mort. Elle ne trouva pas le briquet, probablement subtilisé par l’un des deux employés municipaux. A l’hôpital, le médecin légiste éta­blit un acte de décès en bonne et due forme. Cause de la mort: hypothermie. Il y eut bien un petit détail qui le chiffonna. Pourquoi cet homme avait-il son pouce droit brûlé au deuxième degré ? Mais comme ce petit détail n’avait visiblement aucun lien avec le décès, il l’oublia bien vite.</p>
<p style="text-align:center;">FIN</p>
<p>© Noircommenieto, 2010</p>
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		<title>HANNIBAL (2e partie)</title>
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		<pubDate>Sun, 11 Sep 2011 23:00:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>p.h. nieto</dc:creator>
				<category><![CDATA[nouvelles blanches]]></category>

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		<description><![CDATA[QUEL PIED ! Une cigarette toute neuve rien que pour lui. Il la fit rouler entre ses doigts, caressa le tabac bien serré à travers le papier blanc. Pour allumer une telle merveille, il lui fallait son briquet. Il plongea dans les replis de son pantalon, dans une poche poisseuse qui lui donnait l’impression de [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=noircommenieto.wordpress.com&amp;blog=7985205&amp;post=345&amp;subd=noircommenieto&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;"><a href="http://noircommenieto.files.wordpress.com/2010/02/hannibal_2_blog.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-361" title="Hannibal_2_blog" src="http://noircommenieto.files.wordpress.com/2010/02/hannibal_2_blog.jpg?w=510&#038;h=421" alt="Hannibal cherche la sortie" width="510" height="421" /></a></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#993300;">QUEL PIED !</span> Une cigarette toute neuve rien que pour lui. Il la fit rouler entre ses doigts, caressa le tabac bien serré à travers le papier blanc. Pour allumer une telle merveille, il lui fallait son briquet. Il plongea dans les replis de son pantalon, dans une poche poisseuse qui lui donnait l’impression de sonder un estomac. Il sortit le briquet et le fit sauter avec satisfaction sur la paume de sa main. Il s’arrêta, referma la main, émit un petit grognement puis fit disparaître le briquet dans sa poche. Il avait vu arriver, au bout du quai, Buni, un copain de mouise, et il valait mieux être prudent.</p>
<p style="text-align:justify;">— Pss, Nibal, grosse vache, tu r’gardes passer les trains, siffla Buni.</p>
<p style="text-align:justify;">Buni ne pouvait parler sans émettre cette sorte de sifflement, à cause d&#8217;un bec de lièvre, mal recousu, qui lui creusait un sillon sous les narines et faisait une sorte de museau, mi homme mi bête, à la manière d&#8217;un personnage de cartoon. Personne ne connaissait le nom que lui avait donné ses parents, parce qu&#8217;on avait pris l&#8217;habitude de l&#8217;appeler, “Bunny&nbsp;&raquo;, puis “Buni&nbsp;&raquo;, à la française. Celui-ci ne s&#8217;en offusquait pas, car, de toutes façons il n’avait pas le choix. Il était Buni, et depuis tellement longtemps que plus personne ne se posait plus la question du pourquoi.</p>
<p style="text-align:justify;">De la main gauche, car il tenait l&#8217;autre toujours serrée sur le briquet, Hannibal tira de sa musette un fond de rosé bien décapant clapotant dans une bouteille plastique et fit signe de la tête pour montrer à Buni qu&#8217;il pouvait s&#8217;asseoir sur un fauteuil orange à côté du sien. Comme celui-ci avalait son fond de boutanche à grand bruit, en aspergeant le quai un peu à droite et un peu à gauche, Hannibal maugréa quelque chose d&#8217;incompréhensible et de désagréable.</p>
<p style="text-align:justify;">— T&#8217;as l&#8217;air de mauvais poil, Nibal, t&#8217;es pas à prendre avec des “pince-têtes”. Buni émaillait ses phrases de mots pris à contre-emploi, sans qu&#8217;on sache jamais si cela reflétait son ignorance ou un sens de l&#8217;humour tenant de la rengaine pas drôle. Par gentillesse, Hannibal préférait opter pour le calembour tombant à plat. Mais il ne faisait jamais l&#8217;effort d&#8217;en rire. Il trouvait même plutôt pénible de l&#8217;entendre inévitablement transcrire certains mots attendus en un double approximatif, ou les assortir d&#8217;une périphrase stupide, toujours la même : ainsi &laquo;&nbsp;fier&nbsp;&raquo; ne pouvait sortir de sa bouche qu&#8217;accompagné de “comme un bar tabac”.</p>
<p style="text-align:justify;">— Ça te ferais mal de boire sans en mettre partout ?</p>
<p style="text-align:justify;">— Oh, c&#8217;est pas du “Mouette et Chandon”, ce sera pas une grosse perte.</p>
<p style="text-align:justify;">— Non, mais tu salis mes pompes presque neuves.</p>
<p style="text-align:justify;">Buni regarda les deux croquenots en cuir avachi qui cloquaient sur les pieds d&#8217;Hannibal.</p>
<p style="text-align:justify;">— La vache, t&#8217;es vraiment de mauvais poil.</p>
<p style="text-align:justify;">— Fous-moi la paix.</p>
<p style="text-align:justify;">— Et puis qu&#8217;est-ce que tu planques dans ta fouille ?</p>
<p style="text-align:justify;">Hannibal tenait, en effet, sa main droite toujours vissée au fond de sa poche, et la raideur de son bras attirait forcément l&#8217;attention. Il fit un mouvement brusque des épaules en ronchonnant.</p>
<p style="text-align:justify;">— Rien, j’ai rien dans ma poche, et tu m’emmerdes.</p>
<p style="text-align:justify;">Buni avait envie d&#8217;insister, mais il n’avait pas le courage d&#8217;essayer de convaincre Hannibal, qui était une sacrée tête de mule quand il le voulait. Ils restèrent tous deux quelques minutes sans dire un mot, puis Buni se leva du petit siège orange en faisant un signe de la main.</p>
<p style="text-align:justify;">— C’est ça, bon vent, bougonna Hannibal sans bouger la tête.</p>
<p style="text-align:justify;">Il attendit que Buni fût hors de vue pour sortir de sa poche le briquet. Il l&#8217;avait serré si fort dans sa main, tout en parlant, que la forme avait été marquée en creux dans sa main boudinée, comme dans un moule. La dorure s&#8217;était un peu ternie avec la sueur et la crasse. Hannibal chercha au fond de la doublure de sa veste une sorte de mouchoir, et se mit en devoir d&#8217;astiquer consciencieusement l&#8217;objet. Le briquet brillait maintenant d&#8217;un tel éclat qu&#8217;Hannibal prit peur. Il sentait, venus du fond de ces grandes cavernes métropolitaines où il passait sa vie, des milliers d&#8217;yeux sortir de l&#8217;ombre et se poser sur sa nuque, des milliers de regards convoiter son briquet.</p>
<p style="text-align:justify;">Il parcourut les quais du regard. Il voyait un homme, en loden, qui lisait un journal, assis à une dizaine de sièges oranges de lui. Il y avait aussi une fille, sur le quai d&#8217;en face, qui regardait obstinément le sol en enfonçant ses deux poings dans les poches de sa doudoune. On entendit un bruit, et deux jeunes troufions en permission, débouchèrent des escaliers, en  traînant chacun un énorme sac kaki maculé de lettres et de dessins au feutre noir. Ils parlaient fort, par phrases courtes, en attaquant chacune de leur phrase avec  cette tonalité agressive artificielle qu&#8217;ils croyaient le comble de la virilité, alors qu&#8217;elle ne faisait que révéler leur touchante immaturité.</p>
<p style="text-align:justify;">Bref, c&#8217;était une fin de dimanche tout à fait banale dans ce tronçon de métro. Hannibal jugea toutefois préférable de mettre son briquet à l&#8217;abri des convoitises et se demanda où il pourrait être tranquille. Il connaissait un petit bout de couloir qui finissait en cul de sac, et ne servait qu&#8217;à l&#8217;entretien de la station. Aujourd&#8217;hui, dimanche, il ne pourrait y rencontrer personne. Et c&#8217;était tant mieux.</p>
<p style="text-align:justify;">Au fond de ce bout de couloir, qui sentait l’urine et le vomi, Hannibal trouva une couverture pas trop sale dont il fit un siège très confortable. Il tourna son briquet dans tous les sens pour l&#8217;admirer, puis, le redressant bien droit, il tourna la molette d&#8217;un coup sec. Aussitôt, la pierre se mit à tourner, l&#8217;étincelle jaillit et la flamme monta. Elle lui parut encore plus belle que tout à l&#8217;heure, d&#8217;un jaune éclatant pareil à celui d’un soleil. Il ferma les yeux, en approchant la flamme, et la lumière, qui cherchait à forcer la fente de ses paupières baignait son œil d&#8217;une lueur orange. Irradiant toute sa rétine, la lumière lui envoyait une impérieuse et mystérieuse invitation.</p>
<p style="text-align:justify;">Alors, il ouvrit les paupières, et il aperçut, dans la transparence des pulsations de la flamme du briquet, une ouverture dans le mur, en face de lui. C&#8217;était une porte de service, qu&#8217;il n&#8217;avait pas remarquée tout à l&#8217;heure tant elle était banalement là. Maintenant qu&#8217;il la voyait entrouverte, cette porte prenait pour lui un tout autre intérêt.</p>
<p style="text-align:justify;">Intrigué, Hannibal se leva, poussa la porte, et se retrouva dans une pièce obscure. Bien qu&#8217;il ne pût rien distinguer encore, il jugea, aux mouvements de l&#8217;air qui s&#8217;élevaient, à la résonance de ses pas, que cette pièce était gigantesque. En tâtonnant près de l&#8217;entrée, il parvint à trouver un interrupteur. Quand la lumière jaillit, Hannibal resta muet de stupeur.  Il se trouvait dans un grand hall d&#8217;escalier, le même que celui de son rêve, ce rêve si prégnant qu&#8217;il n&#8217;arrivait pas à s’en défaire et à le classer définitivement parmi les rêves. Face à lui, il reconnut la porte d&#8217;entrée qu&#8217;il avait franchi, dans ce premier rêve.  Il avait dû parvenir dans ce même hall par une autre porte, une porte de service probablement, débouchant directement dans les souterrains du métro. Étonnant, tout à fait étonnant.</p>
<p style="text-align:justify;">Il n&#8217;eut pas le temps de se poser trop de questions sur cette curieuse coïncidence, car il vit quelque chose qui le cloua littéralement sur place. À mi-chemin du premier étage, dans l&#8217;escalier, se tenait la belle apparition, celle du briquet. Elle s&#8217;était arrêté et lui souriait.</p>
<p style="text-align:justify;">— Bonjour, vous êtes revenu me voir, comme c’est gentil à vous, lui disait-elle d&#8217;une voix ferme et pleine qu&#8217;il reconnaissait sans hésiter. Dans cette voix, chaque mot rendait un son musicalement singulier, à la manière d&#8217;un orgue dont chaque tuyau aurait été soudé à partir d’un métal différent .</p>
<p style="text-align:justify;">Au premier palier de cet immense escalier, Hannibal dé­couvrit trois portes.</p>
<p style="text-align:justify;">— Laquelle préférez-vous ? lui demanda-t-elle, en le regardant droit dans les yeux. Il tourna la tête à gauche, pour échapper à ses yeux fixes et pénétrants, désignant involontairement une des trois portes. Et prenant la main d&#8217;Hannibal, la femme la posa sur le bouton ouvragé de la porte. Ils pénétrèrent tous deux dans une salle de bain luxueuse, ou plutôt un appartement de bain, constitué de plusieurs pièces. Dans la première, il fallait qu&#8217;Hannibal se déshabillât. Ayant retrouvé un peu ses esprits, il regarda la jeune femme d’un air emprunté.</p>
<p style="text-align:justify;">— Oh, je comprends, lui dit-elle, c&#8217;est moi qui vous intimide.</p>
<p style="text-align:justify;">— M&#8217;en veuillez pas, madame, j&#8217;ai pas tellement l&#8217;habitude qu’une jolie femme me regarde quand je me défrusque. Quand c’est les bleus, je dis pas, mais là&#8230; Vous pouvez pas vous retourner ?</p>
<p style="text-align:justify;">—Je vais plutôt aller faire couler votre bain, répondit-elle en riant. Quand vous serez prêt, mettez ce peignoir, et venez me rejoindre.</p>
<p style="text-align:justify;">A chaque fois qu&#8217;Hannibal ôtait ses vêtements, il avait l&#8217;impression d&#8217;enlever une carapace. C&#8217;est vrai qu&#8217;à l&#8217;image de certains animaux, il portait, en quelques sortes, sa maison sur lui. Sa chemise et son pantalon lui servaient aussi de draps, la veste informe qui les couvrait avait fini par ressembler à une couverture. Quant aux poches et aux doublures, elles étaient devenues aussi profondes que des sacs, et on y trouvait enfoui tout ce qu&#8217;Hannibal possédait. A force d&#8217;être collée à sa peau, et de partager sa vie, pour le meilleur et surtout pour le pire, cette carapace lui était devenue aussi précieuse qu&#8217;une coquille pour un escar­got. Dès qu&#8217;il fut nu, non comme un ver, mais plutôt, donc,  comme une limace, Hannibal s&#8217;empressa de faire une boule de ses vêtements, les serra dans ses bras, et, après avoir maladroitement enfilé un lourd peignoir qu&#8217;il trouva sur une patère, s&#8217;engagea avec prudence dans un long couloir.</p>
<p style="text-align:justify;">On entendait, au fond de ce couloir, un bruit de robinets crachant de l&#8217;eau. Une porte était ouverte, il s’en échappait  d&#8217;épais nuages de vapeur. A droite et à gauche, d&#8217;autres portes s&#8217;ou­vraient sur ce couloir. Certaines étaient fermées. D&#8217;autres, entre­bâillées, laissaient entrevoir des pièces carrelées, des fragments de tables à masser, des morceaux de baignoires, des rangées de ser­viettes de bain bien pliées… Se frayant un chemin à travers le brouillard de vapeur, Hannibal entra dans une grande salle voûtée, haute et pro­fonde, aux murs entièrement recouverts de faïence blanche. Au centre, en contrebas, se trouvait une baignoire, creusée dans le plancher. La femme inconnue était là, assise sur le bord, agitant l’eau chaude d’un va-et-vient de la main en dessinant sur son visage son fameux sourire magnétique.</p>
<p style="text-align:justify;">Il déposa délicatement sa boule de linge sur un porte-serviettes et, fendant la vapeur, il entra solennellement dans son bain. Fermant les yeux de bonheur, il entendait la mousse clapo­ter sur la peau de ses mollets, de ses jambes, de ses cuisses, il sentait les bulles frétiller sur son pubis, l&#8217;eau chaude ceinturer son ventre, et la sueur, coulant à grande eau, émondait la crasse épaisse de son visage.</p>
<p style="text-align:justify;">Hannibal ne sait pas combien de temps il resta ainsi. Un frisson le tira de sa torpeur, et, à travers le brouillard de vapeur qui se dissipait, son regard ricocha sur les reflets des car­reaux blancs, sur la frise bleue qui soulignait la naissance de la voûte, et soudain, il eut une hallucination : à la place de l&#8217;im­mense salle de bain, il vit distinctement une station de métro. Il referma les yeux, en fronçant les paupières, comme pour y écraser l&#8217;image qui venait de frapper sa rétine. L&#8217;eau de son bain avait dû refroidir, car il grelottait à présent de tous ses membres. D&#8217;ailleurs, il ne sentait plus du tout l&#8217;eau lui enserrer le corps, et il pensa que la baignoire s&#8217;était vidée.</p>
<p style="text-align:justify;">Il ne savait pas encore dans quel cauchemar il était à présent plongé. Quand il ouvrit les yeux, Hannibal se retrouva dans le métro debout au milieu du quai, entièrement nu. Ses habits pois­seux avait été roulés en boule et déposés sur un fauteuil orange. Un voyageur désœuvré qui l&#8217;observait détourna brusque­ment son regard pour se pencher dans l&#8217;observation d&#8217;une affiche de spec­tacle sur le mur d&#8217;en face.</p>
<p style="text-align:justify;">Tremblant de froid, Hannibal renfila péniblement ses loques. Puis il s&#8217;assit, et, dans le plus grand désarroi essaya de dérouiller ses neurones pour comprendre ce qui lui arrivait. Où était la réalité, où était le rêve, où était le cauchemar? Il devait bien y avoir quelque chose de logique dans cette bizarre aventure, ou, du moins, un fil directeur. Et cette belle femme, qui avait l&#8217;air si douce, si gentille, malgré son regard curieux et son sourire magnétique, qui était-elle? Une créature faite de l&#8217;étoffe des songes, fabriquée par lui-même, Hannibal, dans les profon­deurs de son esprit, forgée dans les cavernes inaccessibles de son inconscient?</p>
<p style="text-align:justify;">C&#8217;était peu probable : les êtres surgis du rêve sont essentiel­lement fuyants, polymorphes, interchangeables, sont des person­nalités en amalgames, ni tout à fait quelqu&#8217;un, ni vraiment quel­qu&#8217;un d&#8217;autre. Parfois, c&#8217;est vrai, le démiurge insaisissable de nos rêves insuffle tant de force vitale à l&#8217;une de ses créatures, que son image nous trouble encore quelques instants après le réveil. Hannibal savait que la belle femme au briquet n&#8217;était pas de cette matière-là, qu&#8217;elle était réellement présente dans son souvenir, qu&#8217;il avait vraiment passé quelques instants avec elle, dans un esca­lier dégor­geant de grappes en plâtre et dans une immense salle de bain qui ressemblait à un appartement.</p>
<p style="text-align:justify;">S&#8217;il avait vécu ces instants, comment Hannibal était-il passé de la salle de bain au métro ? simplement en fermant les yeux ? Peut-être avait-il un de ces pouvoirs “paranormaux”, et ce pouvoir tout neuf et insoupçonné lui permettait de naviguer à sa guise dans des univers parallèles. Il envisageait fièrement cette possibi­lité. Enfin il se découvrait un talent, un talent qui pouvait, pour­quoi pas, le faire rentrer, par la grande porte, dans cette société insolente qui lui avait fermé toute issue. Car Hannibal s&#8217;imagi­nait encore que le talent seul donnait les clés de la réussite sociale. Un tel talent pourrait lui faire gagner beaucoup d&#8217;argent, et même le faire passer à la télé… Il ouvrit grand ses paupières, puis les referma, en s&#8217;efforçant de les garder jointes le plus longtemps possible, il les rouvrit, les referma… en se concentrant sur le souvenir de cette femme au sourire magnétique. Il voyait distinctement son visage, son allure, il entendait sa voix, mais, il eut beau faire, il ne parvenait pas à faire disparaître la station de métro.</p>
<p style="text-align:justify;">Cela ne voulait pas dire, au fond, qu&#8217;il ne l&#8217;avait pas, ce don de voyager dans les univers parallèles. Il devait sûrement essayer de se concentrer davantage. Il tenta encore une fois de faire le vide. Mais, maintenant qu&#8217;Hannibal avait remonté le ressort de son esprit,  celui-ci parcourait les moindres recoins du cerveau pour y déceler des éléments d&#8217;explication. Parfois, il paraissait se perdre dans des méandres sans issue, mais il sautait alors, d&#8217;un bond, sur une autre piste, plus engageante, qu&#8217;il remontait aussi­tôt. Hannibal laissa zigzaguer ainsi ses idées d&#8217;un neurone à l&#8217;autre jusqu&#8217;à ce qu&#8217;elles forment un buisson épais aux ramifica­tions impénétrables. Son esprit s&#8217;y perdait à chercher une conclu­sion satisfaisante.</p>
<p style="text-align:justify;">Au cours de ses pérégrinations mentales, Hannibal avait quand même réussi à découvrir le fil rouge qui reliait les diffé­rentes parties de ce puzzle : le briquet.</p>
<p style="text-align:justify;">Où était-il, d&#8217;ailleurs, ce briquet? Hannibal se mit à vider méthodiquement ses poches, en vain.</p>
<p style="text-align:right;">(Suite et fin la semaine prochaine)</p>
<p>© Noircommenieto, 2010</p>
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			<media:title type="html">p.h. nieto</media:title>
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		<title>HANNIBAL (1ère partie)</title>
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		<pubDate>Tue, 06 Sep 2011 23:00:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>p.h. nieto</dc:creator>
				<category><![CDATA[nouvelles blanches]]></category>

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		<description><![CDATA[« PÉTARD, QUEL BLOC ! » murmura Hannibal en la voyant là, sur le quai presque désert, attendant un de ces rares et flegmatiques métros du dimanche. Encore engourdi par la torpeur de sa sieste Hannibal ne pouvait détacher son regard de ce visage nimbé d&#8217;une sorte de lumière intérieure qui perçait la grisaille en irradiant avec [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=noircommenieto.wordpress.com&amp;blog=7985205&amp;post=341&amp;subd=noircommenieto&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;"><a href="http://noircommenieto.files.wordpress.com/2010/01/hannibal_blog.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-359" title="Hannibal_blog" src="http://noircommenieto.files.wordpress.com/2010/01/hannibal_blog.jpg?w=510&#038;h=421" alt="Hannibal sur son banc" width="510" height="421" /></a></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#993300;">« PÉTARD, QUEL BLOC ! »</span> murmura Hannibal en la voyant là, sur le quai presque désert, attendant un de ces rares et flegmatiques métros du dimanche. Encore engourdi par la torpeur de sa sieste Hannibal ne pouvait détacher son regard de ce visage nimbé d&#8217;une sorte de lumière intérieure qui perçait la grisaille en irradiant avec la douceur d&#8217;un soleil en hiver. Quand les yeux d&#8217;Hannibal se furent habitués à cette étrange beauté, il put discerner des détails: une tavelure délicate brun orangé, absorbée par le halo du visage, aussi discrète que les taches sur le soleil. Une chevelure blond-brun, d&#8217;une teinte si proche de la carnation des tempes qu&#8217;elle estompait les attaches des cheveux, donnant l&#8217;impression d&#8217;une variation de la même matière en plus soyeux.</p>
<p style="text-align:justify;">Dans cette apparition, il y avait quelque chose de radicale­ment nouveau, qui attisait la fascination d&#8217;Hannibal, quelque chose de miraculeux, d&#8217;extra-ordinaire. Il mit un certain temps à faire le point dans ses perceptions, qu&#8217;il avait plutôt brouillonnes d&#8217;habitude. Cette femme était très belle, certes, comme certaines autres femmes, très belles, qui apparaissent parfois au détour d&#8217;un couloir de métro, fugaces comètes qu&#8217;on suit du regard même après qu&#8217;elles se soient perdues dans la foule. Chacun sait qu&#8217;il suffit de descendre sous terre deux fois par jour pour espérer apercevoir au moins une de ses créatures par semaine. Hannibal, lui, ne descendait qu&#8217;une seule fois dans le métro, mais comme il y passait la journée cela multipliait ses chances de contempler des belles femmes.</p>
<p style="text-align:justify;">Il en avait même vu de très belles, où plutôt il avait dû en voir&#8230; il ne s&#8217;en rappelait pas exactement. D&#8217;abord  parce qu&#8217;il avait autre chose à faire, de beaucoup plus important, dans le métro, que regarder passer de très belles femmes, des occupations à plein temps. Comme récolter un peu de maille dans son gobelet de plastique, se chercher un endroit pas trop crade pour roupiller, écluser un litron de jaja ou une betterave de Valstar avec un pote, ou encore ramasser quelques mégots à peine fumés.</p>
<p style="text-align:justify;">Même s&#8217;il avait eu du temps à perdre pour regarder les femmes qui passaient, à quoi cela lui aurait-il servi ? Pour qu&#8217;il accrochât réellement un fantasme sur une inconnue croisée par hasard, il eût fallu que ce rêve déclenché dans le sillage de la belle apparition possède une part de réalisation possible. Que le plaisir, ou le bonheur imaginé ait été à sa portée. Pour naître, le désir doit d’abord sentir la proximité de son objet. Ce n’est qu’après qu’il a besoin de le voir s’échapper pour s&#8217;exalter, ou s&#8217;épanouir.</p>
<p style="text-align:justify;">Hors, cela faisait un bon bout de temps qu&#8217;Hannibal avait renoncé aux femmes, non seulement aux belles, mais aussi aux moins belles, aux plutôt laides et au carrément moches. Les “appa­ritions” qui rayonnaient dans les fantasmes des autres voya­geurs du métro passaient depuis longtemps dans sa vie comme autant de fantômes sous les yeux d&#8217;un esprit fort, ou d’un incrédule, glissant, invi­sibles, le long des couloirs de faïence blanche.</p>
<p style="text-align:justify;">Quand Hannibal eut enfin mis de l&#8217;ordre dans ses pensées, une clarté soudaine lui révéla ce qui lui semblait étrange dans cette apparition. C&#8217;était tout simplement la résurgence d&#8217;une réa­lité oubliée, qu&#8217;il croyait bien enfouie sous des monceaux de détresses, mais qui réapparaissait en pleine lumière : la beauté magique d&#8217;une femme.</p>
<p style="text-align:justify;">Pour Hannibal, c&#8217;était comme entrer en convalescence, comme s&#8217;il ré-entendait le chant des oiseaux au sortir d&#8217;une longue maladie. Cette femme faisant cliqueter ses talons sur ce quai désert, un dimanche d&#8217;hiver qui avait commencé comme un autre, aurait dû passer sous les yeux d&#8217;Hannibal tel un être trans­parent, aussi inexistant que les caissons d’approvisionnement électriques, les cartes du réseau, les affichettes, ou les plaques émaillées portant le nom des  stations, qu&#8217;Hannibal ne lisait plus parce qu&#8217;il n&#8217;avait jamais à aller nulle part en particulier. Au lieu d&#8217;être invisible, cette femme était un concentré de réel, un objet de désir plein et compact, elle dégageait une atti­rance aussi puissante que l&#8217;attraction d&#8217;un astre sur un corps errant dans l&#8217;espace.</p>
<p style="text-align:justify;">Cette force inconnue avait arraché Hannibal du siège en plastique orange où il somnolait. Mais quand il fut debout, il sentit ses jambes vaciller. Il dût se rasseoir et refermer ses lourdes paupières gonflées encore des formes arach­noïdes qui lui tenaient lieu de rêve depuis qu&#8217;il avait fait du pinard sa principale nourriture quoti­dienne.</p>
<p style="text-align:justify;">Quand il rouvrit ses yeux, elle était encore là, marchant de long en large, le corps gainé dans un tailleur gris-souris taillé dans une étoffe si fine qu&#8217;elle frémissait dans le courant d&#8217;air. Hannibal se regarda lui-même. Il vit ses doigts rouges et boudi­nés, les petits tubes en laine de ses mitaines que la crasse avait comme incrustés sur ses mains, le petit renflement de son ventre emmailloté directement dans la veste, le nœud de la petite corde­lette qui lui servait de bouton. Cette ceinture improvisée qu&#8217;il n&#8217;arrivait plus à dénouer l&#8217;obligeait à retirer la veste par le col, comme un tee-shirt, lorsque les vigiles ou la police le ramas­saient pour le pousser sous la douche, de temps en temps… Et puis cette femme, si belle, juste là, devant lui… Il sentait son parfum, qu&#8217;il captait par bribes, ponctuant chaque mouvement de l&#8217;air autour d&#8217;elle. Cela lui rappelait tout simplement une fleur. Une fleur avec un parfum. Les seules fleurs qu&#8217;il avait vues dans ce tunnel à rat, emmaillotées et vendues à la sauvette par des Sri-Lankais aux carrefours des couloirs n&#8217;avaient jamais aucun parfum.</p>
<p style="text-align:justify;">Il sentit monter en lui une irrésistible envie de lui parler. Mais au moment même où il allait décoller se lèvres pour ouvrir la bouche, cet astre qui lui avait paru si proche s&#8217;éloigna de plu­sieurs années-lumière.</p>
<p style="text-align:justify;">A force de traîner dans le métro, Hannibal avait développé certains sens particuliers. Par exemple, il pouvait entendre le bruit d&#8217;une rame à une distance de trois ou quatre stations de l&#8217;endroit où il se trouvait. Son oreille l&#8217;avertit qu&#8217;un métro approchait, qu&#8217;il serait bientôt là, et qu&#8217;il emmènerait pour tou­jours la belle apparition. Alors, avec le courage désespéré des timides, qui, soudain, se jettent tout entier vers ce qui les rem­plissait d&#8217;effroi, sans réfléchir, Hannibal s&#8217;élança vers la jeune femme en tailleur gris-souris. D&#8217;un geste sûr et précis, qui l&#8217;étonnera longtemps encore, il sortit de sa poche cette cigarette un peu froissée qu&#8217;on lui avait donné, tout à l&#8217;heure, quand il faisait la manche dans le couloir, juste avant le passage des vigiles avec leur chien. Hannibal s&#8217;approcha, donc, d&#8217;un bond, en lançant d&#8217;une voix crâne.</p>
<p style="text-align:justify;">— Zavez du feu, ma’me ?</p>
<p style="text-align:justify;">Elle lui répondit quelque chose qu&#8217;Hannibal entendit sans entendre. Tous ses sens s&#8217;étaient mis en veilleuse pour laisser seul son regard se poser sur le visage qui s&#8217;approchait du sien, se fixer sur les deux pétales de sa bouche, et s&#8217;attarder sur les petites lunes bleues de ses iris.  Elle aussi le regardait, ou plutôt le vissait des yeux.  Elle fouilla dans son sac sans baisser la tête et lui tendit un briquet.</p>
<p style="text-align:justify;">Décontenancé, Hannibal coinça le briquet entre ses gros doigts engourdis et commença à pétrir la molette, en vain, pour faire jaillir la flamme. Les reliefs de la molette lui meurtrissaient la pulpe du pouce, ses yeux s&#8217;embuaient, au fur et à mesure qu&#8217;il perdait contenance.</p>
<p style="text-align:justify;">Les yeux baissés, battant encore le briquet, avec la nervosité du désespoir, Hannibal ne vit pas arriver la rame de métro, il n&#8217;entendit pas les portes s&#8217;ouvrir, puis la sirène de fermeture crever l&#8217;air visqueux. Comme dans un rêve, il perçut juste une voix, grave mais féminine, qui lui disait — gardez-le,  je vous le donne.</p>
<p style="text-align:justify;">Puis il se retrouva seul, sur le quai, face aux rails. Il regarda l&#8217;objet qui était resté accroché aux doigts de sa main droite. C&#8217;était un gros briquet, lourd, il avait l&#8217;air tout en or, il <em>était</em> tout en or.</p>
<p style="text-align:justify;">Hannibal retourna s&#8217;asseoir sur son fauteuil de plastique orange. Le dos bien calé, les deux pieds entortillés autour des tubes carrés qui rattachaient le siège à la faïence blanche des murs, il regardait éberlué le présent que lui avait laissé l&#8217;incon­nue. Il arrivait maintenant très bien à faire tourner la petite molette. Une flamme monta, elle s&#8217;étira, toute droite, comme un petit génie qui s&#8217;éveille, puis elle se mit à danser négligemment. En tournant une sorte de petite vis crantée, Hannibal s&#8217;amusa à la voir grandir, s&#8217;élever en se détachant du briquet à la manière de la flamme d&#8217;un chalumeau, la pointe frétillant et virant au noir en dégageant une petite fumée, puis à la faire rapetisser jusqu&#8217;à lui donner l&#8217;air d&#8217;un feu follet.</p>
<p style="text-align:justify;">Hannibal joua un certain temps ainsi, à faire monter et descendre la flamme du briquet, amusé de voir vaciller le petit feu tout bleu, prêt à s&#8217;éteindre au premier courant d&#8217;air, fasciné par la grande langue jaune, au travers de laquelle il lui semblait voir toute la station de métro s&#8217;embraser. Hannibal était tout entier recroquevillé dans son regard. Il n&#8217;avait plus ni doigts, ni nez, ni oreilles… Il n&#8217;entendit pas le second métro arriver et se ranger le long du quai. Mais soudain, là, à travers la pulpe jaune-laiteux de la flamme qui dansait devant ses yeux, il la vit, <em>elle</em>, l&#8217;inconnue, debout dans l&#8217;ouverture de la porte du métro.</p>
<p style="text-align:justify;">Son visage s’éclairait d’un drôle de sourire, attirant comme un aimant, un sourire magnétique. Ce sourire faisait une sorte de signe. Il disait à Hannibal de venir, d’abandonner le bout de quai qui était devenu son petit monde étriqué.</p>
<p style="text-align:justify;">Comme un insecte hypnotisé par une lampe, Hannibal se dressa, monta dans la voiture, et s&#8217;assit sur les strapontins, à côté de la jeune femme. Plaquée au fond de sa rétine, sans doute par rémanence, la flamme du briquet dansait encore. Hannibal et la belle inconnue firent ainsi, côte à côte, quelques stations, sans se parler, et sans même se regarder. A un moment, elle lui fit un signe, lui indiquant qu&#8217;ils étaient arrivés, tous deux, à destina­tion. Ils descendirent sur le quai, et se dirigèrent vers un inter­minable escalier qui menait à la surface.</p>
<p style="text-align:justify;">La jeune femme marchait devant, se retournant de temps en temps pour décocher un regard sur Hannibal, qui la suivait à un souffle d&#8217;elle, comme un automate. Ils se retrouvèrent dehors. Le soleil était encore haut dans le ciel. Sa lumière crue inondait les paupières d&#8217;Hannibal, en dansant comme la grande flamme jaune de son briquet.</p>
<p style="text-align:justify;">Jamais Hannibal n&#8217;avait vu pareille lumière, à la fois brillante comme à midi, et saturée comme en soirée. Mais il effaça vite cette curieuse impression. Après tout, cela faisait tel­lement longtemps qu&#8217;il n&#8217;était pas sorti dans les rues de Paris en plein jour qu&#8217;il avait dû en oublier la couleur particulière de la lumière.</p>
<p style="text-align:justify;">Ils se trouvaient dans un beau quartier. La jeune inconnue s&#8217;arrêta devant une maison qui se trouvait juste à la bouche du métro. Les yeux chevillés dans ceux Hannibal, elle lui demanda en faisant semblant de poser une question.</p>
<p style="text-align:justify;">— Je vous invite chez moi ?</p>
<p style="text-align:justify;">Il opina gauchement de la tête et s&#8217;engagea derrière elle. La lourde porte se referma en résonnant. Hannibal n&#8217;eût que le temps d&#8217;entrevoir un grand escalier aux balustres fleuries, avant d&#8217;être plongé totalement dans le noir. Dans cette obscurité, il n&#8217;entendait plus un bruit, et une angoisse le saisit. Pas la peur du noir, mais un sentiment nouveau de solitude… Il ne voyait rien, mais il avait la très nette impression que la jeune inconnue s&#8217;était évaporée, ou plutôt s&#8217;était éteinte, en même temps que la lumière de la cage d&#8217;escalier. Effrayé, Hannibal ferma les yeux, en serrant très fort, et s&#8217;assit.</p>
<p style="text-align:justify;">Quand il rouvrit les yeux, il se retrouva sur un siège de plastique orange, tout au fond d&#8217;une station de métro. Sur le quai :  personne, à part ce type, en face, de l&#8217;autre côté des rails, chanton­nant sur un ton faux les bribes d&#8217;une musique qu&#8217;il était le seul à entendre dans son Walkman.</p>
<p style="text-align:justify;">L&#8217;inconnue, son sourire, le voyage en métro, la cage d&#8217;esca­lier… se devait être un rêve, rien qu&#8217;un pauvre rêve, se dit Hannibal. Mais un drôle de rêve, un rêve fort, de ceux qui lais­sent des traces, ceux dont on a du mal à admettre qu&#8217;ils ne sont que des fantasmagories, tant ils laissent un souvenir précis et bien ciselé de leur apparence de réalité. Un peu abasourdi, Hannibal mit un certain temps à se demander quel était l&#8217;objet lourd et chaud, même brûlant, qu&#8217;il serrait dans sa main droite. En l&#8217;ouvrant, il vit, cou­ché sur ses doigts, le gros briquet en or. Ainsi, une partie, au moins de ce qu&#8217;il avait vécu n&#8217;était pas un rêve. Il soupesa menta­lement le briquet en se demandant combien il pourrait en tirer. … Mais il n&#8217;avait aucune, vraiment aucune envie de le vendre.</p>
<p style="text-align:justify;">Hannibal rangea le briquet dans sa poche et n&#8217;y pensa plus avant que l&#8217;envie de cloper ne le reprenne. Ce ne fut pas long. Son nez détecta une odeur de fumée. C’était un djeune en bomber qui têtait une Malboro, Barbès import, en se donnant des airs.</p>
<p style="text-align:justify;">— Eh, t’as pas une tige pour moi ?</p>
<p style="text-align:right;">(Suite la semaine prochaine)</p>
<p>© Noircommenieto, 2010</p>
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		<title>LE CERVEAU DE L&#8217;ENFANT</title>
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		<pubDate>Tue, 12 Apr 2011 22:30:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>p.h. nieto</dc:creator>
				<category><![CDATA[nouvelles blanches]]></category>

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		<description><![CDATA[— ALLONS SPINEL, on dirait que vous n’avez jamais été jeune,  avait tranché monsieur Vidurel, pour ponctuer, définitivement, une demande de clémence envers un élève un peu agité. Monsieur Vidurel était alors principal du petit collège tranquille de Grimont-sur-Lamech. Pourquoi avait-il dit ça ? Cette phrase, d’une inconsistante banalité, ne pouvait être qu’un de ces [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=noircommenieto.wordpress.com&amp;blog=7985205&amp;post=131&amp;subd=noircommenieto&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;"><span style="color:#ff6600;">— ALLONS SPINEL</span>, on dirait que vous n’avez jamais été jeune,  avait tranché monsieur Vidurel, pour ponctuer, définitivement, une demande de clémence envers un élève un peu agité. Monsieur Vidurel était alors principal du petit collège tranquille de Grimont-sur-Lamech.<br />
Pourquoi avait-il dit ça ? Cette phrase, d’une inconsistante banalité, ne pouvait être qu’un de ces lieux communs spontanément fabriqué par un esprit conformiste et paresseux. C’était la version à laquelle Antoine Spinel, du fond de sa classe, vidangée par la récréation de la matinée, préférait croire. L’autre version lui paraissait peu crédible. Le Principal n’avait pas un octet de psychologie. Non par défaut d’intuition ou de finesse d’esprit, mais tout simplement par suite du désintérêt global qu’il portait aux petites misères de ses contemporains comme à la grande misère humaine en général.</p>
<p style="text-align:justify;">Pourtant, il avait fait mouche. Peut-être par hasard. Mieux, il avait posé correctement la question qu’Antoine Spinel n’avait jamais réussi à exprimer : avait-il été un jour un enfant ?</p>
<p style="text-align:justify;">Il se rappelait ses années d’école, puis de collège, de lycée, d’hypokhâgne, puis de khâgne, la rue d’Ulm… un parcours sans faute. En somme il n’avait jamais quitté l’école, il y avait été aspiré. Seulement voilà. Il ne souvenait pas y avoir été autre chose qu’un adulte, que Monsieur Spinel, futur professeur d’histoire-géographie, puis professeur agrégé d’histoire-géographie. Nulle part il ne pouvait épingler le label “enfance”. Comme s’il était né adulte.<br />
Monsieur Spinel avait toujours été un homme sérieux, absorbé par son travail — un enseignant n’arrête jamais de travailler. De toutes façons, le passé ne l’intéressait que comme ingrédient de base de ses cours d’histoire, et il n’avait pas la présomption de croire que son propre passé présentât suffisamment d’intérêt historique pour les assaisonner.</p>
<p style="text-align:justify;">C’est vrai que de petits détails avaient déjà attiré son attention. La question du rire, d’abord. Il faut avouer que même celui de ses collègues l’intriguait. Et encore. Il s’agit bien souvent, dans leur cas, d’un rire social, un peu contraint, qui sonne légèrement faux et prévient de son arrivée. Le rire de l’élève, lui, surgit au moment où on ne l’attend pas. A l’inverse du rire de l’enseignant, mince filet de rire qui nécessite de la part du rieur un certain effort musculaire, le rire de l’élève ressemble à une violente décharge de vitalité. C’est un rire impérieux qui prend possession du corps, qui lui donne cette tension, celle du plongeur en apnée revenu des profondeurs et crevant la surface de l’eau en ouvrant grand la bouche.</p>
<p style="text-align:justify;">Monsieur Spinel regardait avec indulgence ce mal étrange qui obligeait ses élèves à prendre de grandes bouffées d’air pour ne pas se laisser étrangler par le rire. Il était plus irrité de constater chez eux les progrès de cette autre maladie qu’il n’arrivait pas à identifier, mais dont il pouvait noter les symptômes : défaut brutal d’attention, transfert vers une activité insignifiante, puis coq-à-l’âne ou longue séquence répétitive… Ses collègues, à qui il s’était ouvert de ses inquiétudes, lui répondaient invariablement : «mais laissez-les s’amuser, Monsieur Spinel, c’est de leur âge !»</p>
<p style="text-align:justify;">Il savait qu’on le prenait pour un rabat-joie, une incarnation de l’ennui et de la tristesse, qu’on ne l’invitait jamais en dehors des « pots » convenus entre ditingués « collègues ». Il avait remarqué qu’à son entrée dans la salle des professeurs, on écourtait les conversations, les éteignant brusquement comme ces cigarettes à demi consumées que l’on écrase dans le cendrier lorsqu’on à plus le cœur à fumer. Personne ne s’était jamais assez intéressé à Antoine Spinel pour lui dire ce qui crevait les yeux. Personne, sauf le Principal, et encore c’était, de sa part, une manifestation de total désintérêt.</p>
<p style="text-align:justify;">Il sentait en lui le flux et le reflux d’un sentiment nouveau, l’amertume. On lui avait volé son enfance. Il comprit soudainement pourquoi il n’arrivait jamais à se reconnaître sur les vieilles photos de famille. Était-il ce petit garçon gêné de se trouver pris au piège de l’objectif ? A moins que ce ne fût son frère ?</p>
<p style="text-align:justify;">Les clameurs assourdies de la récréation le rappelèrent à ses fonctions. Machinalement, il balayait les trognons de craie qui traînaient sur son bureau, quand son regard fut happé par la porte vitrée de la classe.<br />
Dévisageant son reflet fantomatique, il remarqua les traits lisses d’un homme sans âge. En dépit de ses quarante ans, Spinel n’avait ni ride, ni patte d’oie, ni petit affaissement abdominal. Son corps aussi était sans mémoire. Mais Antoine Spinel savait maintenant que cette éternelle jeunesse apparente, n’était au fond qu’une éternelle vieillesse. Une vie d’adulte dont on ne pouvait apercevoir ni le début ni la fin.</p>
<p style="text-align:justify;"><img class="alignleft size-full wp-image-136" title="Chirico-Cerveau" src="http://noircommenieto.files.wordpress.com/2009/06/chirico-cerveau1.jpg?w=292&#038;h=380" alt="Chirico-Cerveau" width="292" height="380" />Baissant la garde par fatigue, son regard se déporta sur une image qui godait nonchalamment sur le mur entre ses quatre punaises. Spinel ne l’avait jamais remarquée. C’est un pur hasard qui, précisément aujourd’hui, fit poser son doigt sur ce petit bout de papier à un rayon de soleil occupé à perçer un gros nuage. Dans l’incandescence du rai de lumière, on voyait la reproduction d’un tableau étrange. On aurait dit une fenêtre &#8211; à cause d’une sorte de rideau ouvert au premier plan. Derrière ce rideau, il y avait un homme, torse nu. Le temps lui avait modelé des rondeurs, qu’il exhibait avec impudeur, lui avait épaissi les joues et dégarni le front. L’homme portait une moustache et une barbiche, à la Louis-Napoléon, et surtout, il avait les yeux fermés.</p>
<p style="text-align:justify;">Et pourtant, c’était un vrai regard, un regard qui glissait dans deux directions. Vers l’intérieur, il se déversait dans d’inaccessibles pensées intimes. A l’extérieur, il plongeait énigmatiquement vers un livre refermé, posé à plat sur une table.<br />
Mais c’est en s’approchant de la feuille auréolée de soleil pour lire la légende qu’Antoine Spinel eut la vraie illumination. En petits caractères, il lut : «De Chirico (Giorgio) &#8211; Le Cerveau de l’enfant (1914)».</p>
<p style="text-align:justify;">Lentement, Antoine Spinel ôta sa chemise, puis il ferma les yeux. Il n’entendit pas la cloche résonner bruyamment, ni ses élèves entrer dans la classe en martelant le sol de leurs grosses semelles de caoutchouc. Sur ses lèvres on pouvait lire un sourire, un sourire d’enfant. Personne n’osa le réveiller. D’ailleurs, dormait-il vraiment ?</p>
<p style="text-align:center;">FIN</p>
<p>© Noircommenieto, 2009</p>
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			<media:title type="html">p.h. nieto</media:title>
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			<media:title type="html">Chirico-Cerveau</media:title>
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		<title>SIMIO SAPIENS</title>
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		<pubDate>Tue, 15 Mar 2011 20:00:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>p.h. nieto</dc:creator>
				<category><![CDATA[nouvelles noires]]></category>

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		<description><![CDATA[Déposition de Lars X***. Je vous rapporte les faits suivants. Lundi 07 / 05 / 2007, vers 20 h 30, je me trouvais dans le laboratoire en compagnie du professeur Antip Karatchernia. Nous étions seuls, le gardien étant en congé. Nous avons entendu bourdonner le carillon de l’entrée. Trois fois. Le professeur a paru plutôt [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=noircommenieto.wordpress.com&amp;blog=7985205&amp;post=41&amp;subd=noircommenieto&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;"><a href="http://noircommenieto.files.wordpress.com/2009/10/cagoulc3a9s.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-490" title="cagoulés" src="http://noircommenieto.files.wordpress.com/2009/10/cagoulc3a9s.jpg?w=510&#038;h=341" alt="" width="510" height="341" /></a></p>
<p style="text-align:justify;"><em>Déposition de Lars X***.</em></p>
<p style="text-align:justify;">Je vous rapporte les faits suivants.</p>
<p style="text-align:justify;">Lundi 07 / 05 / 2007, vers 20 h 30, je me trouvais dans le laboratoire en compagnie du professeur Antip Karatchernia. Nous étions seuls, le gardien étant en congé.</p>
<p style="text-align:justify;">Nous avons entendu bourdonner le carillon de l’entrée. Trois fois. Le professeur a paru plutôt déconcerté. Il m’a demandé d’aller dans ma chambre. « Je me demande qui peut venir à une heure pareille. Il vaut mieux que l’on ne te voit pas ici Lars, a-t-il ajouté ». Il a donné un tour de clé.</p>
<p style="text-align:justify;">Au travers de la porte me sont parvenus des bruits de pas et des éclats de voix. Celle du professeur Antip hurlait : « Vous n’avez rien à faire ici, je vous ordonne de sortir ». Des cris brefs et un bruit de chaise bousculée lui ont répondu. Puis j’ai entendu un grand vacarme. Des coups violents ont commencé à ébranler la porte. Le chambranle a fini par exploser. Dans l’encadrement, j’ai vu un personnage terrifiant.</p>
<p style="text-align:justify;">La créature est entrée en martelant le plancher. Elle était chaussée de rangers, portait un treillis et une cagoule noire. Effrayé, je me suis recroquevillé dans un coin, les bras sur la tête. Les deux ovales clairs qui trouaient la cagoule ont fini par m’apercevoir. Instinctivement, j’ai poussé des cris perçants, même si je savais que cela ne servirait à rien. Au contraire, l’homme en cagoule s’est enhardi – à ses yeux et à son odeur j’ai su que c’était plutôt un homme –, il m’a soulevé du sol et m’a ceinturé en me serrant contre sa poitrine. Il ne manifestait aucune hostilité, il paraissait plutôt prévenant. J’ai été porté jusqu’au laboratoire.</p>
<p style="text-align:justify;">Dans le laboratoire, c’était un vrai désastre. Toutes les étagères avaient été renversées, les appareils réduits en miettes, dossiers et papiers répandus sur le sol, et des lapins blancs et gras faisaient des petits bonds en toute liberté. Deux autres encagoulés m’ont accueilli avec des cris de joie. Un troisième est arrivé de la volière, précédé d’un nuage de colombes qui s’est égaillé dans la pièce en butant contre les murs et le plafond dans un grand bruit d’ailes froissées. L’un des inconnus en treillis a ouvert les fenêtres, le courant d’air a soulevé les feuilles qui jonchaient le sol et la table et aspiré les colombes vers la nuit.</p>
<p style="text-align:justify;">J’ai été déposé sur la grande table au milieu d’appareils brisés et de papier froissé. Dans le désordre du laboratoire j’ai aperçu le professeur Antip, et j’ai été pris d’un haut le cœur. Ligoté sur une chaise, il se débattait en poussant des gémissements qui paraissaient venir de très loin derrière le bâillon scotché par un gros adhésif enroulé autour de sa tête. Ils étaient quatre, maintenant, autour de lui, ils le bousculaient en vociférant des insultes, le traitaient d’assassin, de tortionnaire, de nazi.</p>
<p style="text-align:justify;">Celui des quatre encagoulés qui paraissait être le chef s’est collé contre la tempe du professeur et lui a craché dans l’oreille : « Tu vas payer pour tout ce que tu as fait, docteur Mengele, et puis on va te marquer, comme vous marquez les animaux, toi et tes semblables ».</p>
<p style="text-align:justify;">Tout en vociférant il a brutalement déchiré la chemise du professeur. Puis il a fait un signe, et l’un des autres est allé chercher, dans la petite cuisine du labo, deux tiges en métal qu’il tenait avec des chiffons.</p>
<p style="text-align:justify;">Le professeur Antip a ouvert des grands yeux, il a secoué nerveusement la tête en essayant de se dégager. Il n’a réussi qu’à tomber avec sa chaise. En heurtant le coin de la table, car, lorsque ses bourreaux l’ont relevé, sa tête était sillonnée de sang. Deux encagoulés l’ont maintenu et un autre a appliqué trois fois les fers rougis sur son dos nu. Le professeur s’est tendu en gémissant et une odeur de chair brûlée a rempli l’espace. Quand la fumée s’est dissipée j’ai pu lire les trois lettres : « A, L et A, ALA ». J’ignore ce que cela signifie.</p>
<p style="text-align:justify;">J’ai l’impression que les agresseurs ont ensuite imaginé une sorte de procès. Ils se sont répartis les rôles. Juge, procureur, greffier, et même avocat. L’un d’eux s’est adressé à moi en me demandant si je voulais me porter partie civile. Cela les a fait beaucoup rire.</p>
<p style="text-align:justify;">C’est alors que les autres sont arrivés. Ceux qui portaient des masques de gorille en latex. Ils étaient trois, deux d’entre eux tenaient un fusil à canon scié, le dernier une barre à mine. Ils paraissaient connaître ceux qui étaient déjà là.</p>
<p style="text-align:justify;">« Arrête Harmann, tu n’as pas le droit de faire ça. Nous sommes des résistants, nous nous battons pour sauver des vies, pas pour tuer ».</p>
<p style="text-align:justify;">Le nommé Harmann a répondu.</p>
<p style="text-align:justify;">« Putain, le <em>fafe</em> — c’est un mot que je n’ai pas compris — manquait plus que cette équipe de foireux révisionnistes ».</p>
<p style="text-align:justify;">Un autre encagoulé s’est mis à parler, avec une voix de femme. Je transcris de mémoire ce que j’ai alors entendu.</p>
<p style="text-align:justify;">« Vous ne comprenez rien, et vous faites le jeu du fascisme spéciste. La vraie résistance doit aller jusqu’au meurtre. Il ne suffit pas de saboter les installations de mort et de libérer les prisonniers de la barbarie. Nous sommes en guerre, il ne faut pas hésiter à tuer, tuer les bourreaux nazis, pour faire des exemples, et dissuader les autres ».</p>
<p style="text-align:justify;">L’un des gorilles en latex a répondu.</p>
<p style="text-align:justify;">« Vous êtes des criminels, c’est ce genre de raisonnement imbécile qui va perdre notre cause ».</p>
<p style="text-align:justify;">à ce moment-là, le chef des encagoulés a dit :</p>
<p style="text-align:justify;">« Laissez tomber ces idiots et continuons comme prévu ».</p>
<p style="text-align:justify;">Il a sorti un petit boîtier de sa poche, prolongée par deux fils électriques qu’il a posément enfoncés dans le bâillon du professeur Antip. Je crois que j’ai compris, en même temps que les trois gorilles en latex ce qu’il avait prévu. Le professeur Antip avait été bâillonné avec un pain de plastic.</p>
<p style="text-align:justify;">L’un des gorille a pointé son fusil.</p>
<p style="text-align:justify;">« Arrête Harmann, ou je tire ».</p>
<p style="text-align:justify;">Tout s’est ensuite passé très vite. L’un des encagoulés a sorti un pistolet automatique et les autres ont répondu au fusil à pompe. Puis une explosion a fait éclater la tête du professeur Antip. J’ai fermé les yeux.</p>
<p style="text-align:justify;">On  a entendu des sirènes dans le lointain et les survivants sont parti en courant.</p>
<p style="text-align:center;">*</p>
<p style="text-align:justify;"><em>Déposition du lieutenant de police Benjamin Corbin.</em></p>
<p style="text-align:justify;">Lundi 07 / 05 / 2007, nous sommes intervenus à 23 h 15 au 39 rue Ernest-Renan sur appel d’un voisin qui avait entendu du bruit.</p>
<p style="text-align:justify;">à notre arrivée, nous avons pu constater que la porte d’entrée était grande ouverte et le local éclairé. à l’intérieur, nous avons découvert un grand désordre, des projections de sang et de matière cervicale sur les murs, des animaux en liberté un peu partout ainsi que trois cadavres. Deux corps, vêtus de treillis et masqués, l’un d’une cagoule, l’autre d’un masque de gorille en latex, étaient morts par balle. Le troisième, ligoté à une chaise avait été décapité.</p>
<p style="text-align:justify;">Parmi les animaux en liberté nous avons trouvé un chimpanzé qui a attiré notre attention en écrivant sur un tableau noir : « Je m’appelle Lars, j’ai tout vu et je peux tout raconter ».</p>
<p style="text-align:justify;">Nous l’avons emmené au commissariat. Il nous a convaincu, par écrit, car il ne savait pas parler, de lui confier un clavier d’ordinateur. Il a donc rédigé le témoignage que vous venez de lire.</p>
<p style="text-align:justify;">Après enquête, je précise que le 39 rue Ernest-Renan abrite un laboratoire du CNRS qui travaille sur la cognition animale, sous la direction du professeur Antip Karatchernia. Ce dernier, d’après le ministère, serait parvenu à d’étonnants résultats, encore tenus secrets, notamment sur un chimpanzé qui vivait sur place dans une chambre aménagée.</p>
<p style="text-align:justify;">Nous avons identifié les agresseurs. Il s’agit d’activistes de la cause animale issus de deux factions rivales : l’ALA — Animal Liberation Army — et le FAF — Free Animal Front.</p>
<p style="text-align:center;">FIN</p>
<p style="text-align:left;">© Noircommenieto, 2011</p>
<p style="text-align:justify;">&nbsp;</p>
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