Hannibal cherche la sortie

QUEL PIED ! Une cigarette toute neuve rien que pour lui. Il la fit rouler entre ses doigts, caressa le tabac bien serré à travers le papier blanc. Pour allumer une telle merveille, il lui fallait son briquet. Il plongea dans les replis de son pantalon, dans une poche poisseuse qui lui donnait l’impression de sonder un estomac. Il sortit le briquet et le fit sauter avec satisfaction sur la paume de sa main. Il s’arrêta, referma la main, émit un petit grognement puis fit disparaître le briquet dans sa poche. Il avait vu arriver, au bout du quai, Buni, un copain de mouise, et il valait mieux être prudent.

— Pss, Nibal, grosse vache, tu r’gardes passer les trains, siffla Buni.

Buni ne pouvait parler sans émettre cette sorte de sifflement, à cause d’un bec de lièvre, mal recousu, qui lui creusait un sillon sous les narines et faisait une sorte de museau, mi homme mi bête, à la manière d’un personnage de cartoon. Personne ne connaissait le nom que lui avait donné ses parents, parce qu’on avait pris l’habitude de l’appeler, “Bunny”, puis “Buni”, à la française. Celui-ci ne s’en offusquait pas, car, de toutes façons il n’avait pas le choix. Il était Buni, et depuis tellement longtemps que plus personne ne se posait plus la question du pourquoi.

De la main gauche, car il tenait l’autre toujours serrée sur le briquet, Hannibal tira de sa musette un fond de rosé bien décapant clapotant dans une bouteille plastique et fit signe de la tête pour montrer à Buni qu’il pouvait s’asseoir sur un fauteuil orange à côté du sien. Comme celui-ci avalait son fond de boutanche à grand bruit, en aspergeant le quai un peu à droite et un peu à gauche, Hannibal maugréa quelque chose d’incompréhensible et de désagréable.

— T’as l’air de mauvais poil, Nibal, t’es pas à prendre avec des “pince-têtes”. Buni émaillait ses phrases de mots pris à contre-emploi, sans qu’on sache jamais si cela reflétait son ignorance ou un sens de l’humour tenant de la rengaine pas drôle. Par gentillesse, Hannibal préférait opter pour le calembour tombant à plat. Mais il ne faisait jamais l’effort d’en rire. Il trouvait même plutôt pénible de l’entendre inévitablement transcrire certains mots attendus en un double approximatif, ou les assortir d’une périphrase stupide, toujours la même : ainsi “fier” ne pouvait sortir de sa bouche qu’accompagné de “comme un bar tabac”.

— Ça te ferais mal de boire sans en mettre partout ?

— Oh, c’est pas du “Mouette et Chandon”, ce sera pas une grosse perte.

— Non, mais tu salis mes pompes presque neuves.

Buni regarda les deux croquenots en cuir avachi qui cloquaient sur les pieds d’Hannibal.

— La vache, t’es vraiment de mauvais poil.

— Fous-moi la paix.

— Et puis qu’est-ce que tu planques dans ta fouille ?

Hannibal tenait, en effet, sa main droite toujours vissée au fond de sa poche, et la raideur de son bras attirait forcément l’attention. Il fit un mouvement brusque des épaules en ronchonnant.

— Rien, j’ai rien dans ma poche, et tu m’emmerdes.

Buni avait envie d’insister, mais il n’avait pas le courage d’essayer de convaincre Hannibal, qui était une sacrée tête de mule quand il le voulait. Ils restèrent tous deux quelques minutes sans dire un mot, puis Buni se leva du petit siège orange en faisant un signe de la main.

— C’est ça, bon vent, bougonna Hannibal sans bouger la tête.

Il attendit que Buni fût hors de vue pour sortir de sa poche le briquet. Il l’avait serré si fort dans sa main, tout en parlant, que la forme avait été marquée en creux dans sa main boudinée, comme dans un moule. La dorure s’était un peu ternie avec la sueur et la crasse. Hannibal chercha au fond de la doublure de sa veste une sorte de mouchoir, et se mit en devoir d’astiquer consciencieusement l’objet. Le briquet brillait maintenant d’un tel éclat qu’Hannibal prit peur. Il sentait, venus du fond de ces grandes cavernes métropolitaines où il passait sa vie, des milliers d’yeux sortir de l’ombre et se poser sur sa nuque, des milliers de regards convoiter son briquet.

Il parcourut les quais du regard. Il voyait un homme, en loden, qui lisait un journal, assis à une dizaine de sièges oranges de lui. Il y avait aussi une fille, sur le quai d’en face, qui regardait obstinément le sol en enfonçant ses deux poings dans les poches de sa doudoune. On entendit un bruit, et deux jeunes troufions en permission, débouchèrent des escaliers, en  traînant chacun un énorme sac kaki maculé de lettres et de dessins au feutre noir. Ils parlaient fort, par phrases courtes, en attaquant chacune de leur phrase avec  cette tonalité agressive artificielle qu’ils croyaient le comble de la virilité, alors qu’elle ne faisait que révéler leur touchante immaturité.

Bref, c’était une fin de dimanche tout à fait banale dans ce tronçon de métro. Hannibal jugea toutefois préférable de mettre son briquet à l’abri des convoitises et se demanda où il pourrait être tranquille. Il connaissait un petit bout de couloir qui finissait en cul de sac, et ne servait qu’à l’entretien de la station. Aujourd’hui, dimanche, il ne pourrait y rencontrer personne. Et c’était tant mieux.

Au fond de ce bout de couloir, qui sentait l’urine et le vomi, Hannibal trouva une couverture pas trop sale dont il fit un siège très confortable. Il tourna son briquet dans tous les sens pour l’admirer, puis, le redressant bien droit, il tourna la molette d’un coup sec. Aussitôt, la pierre se mit à tourner, l’étincelle jaillit et la flamme monta. Elle lui parut encore plus belle que tout à l’heure, d’un jaune éclatant pareil à celui d’un soleil. Il ferma les yeux, en approchant la flamme, et la lumière, qui cherchait à forcer la fente de ses paupières baignait son œil d’une lueur orange. Irradiant toute sa rétine, la lumière lui envoyait une impérieuse et mystérieuse invitation.

Alors, il ouvrit les paupières, et il aperçut, dans la transparence des pulsations de la flamme du briquet, une ouverture dans le mur, en face de lui. C’était une porte de service, qu’il n’avait pas remarquée tout à l’heure tant elle était banalement là. Maintenant qu’il la voyait entrouverte, cette porte prenait pour lui un tout autre intérêt.

Intrigué, Hannibal se leva, poussa la porte, et se retrouva dans une pièce obscure. Bien qu’il ne pût rien distinguer encore, il jugea, aux mouvements de l’air qui s’élevaient, à la résonance de ses pas, que cette pièce était gigantesque. En tâtonnant près de l’entrée, il parvint à trouver un interrupteur. Quand la lumière jaillit, Hannibal resta muet de stupeur.  Il se trouvait dans un grand hall d’escalier, le même que celui de son rêve, ce rêve si prégnant qu’il n’arrivait pas à s’en défaire et à le classer définitivement parmi les rêves. Face à lui, il reconnut la porte d’entrée qu’il avait franchi, dans ce premier rêve.  Il avait dû parvenir dans ce même hall par une autre porte, une porte de service probablement, débouchant directement dans les souterrains du métro. Étonnant, tout à fait étonnant.

Il n’eut pas le temps de se poser trop de questions sur cette curieuse coïncidence, car il vit quelque chose qui le cloua littéralement sur place. À mi-chemin du premier étage, dans l’escalier, se tenait la belle apparition, celle du briquet. Elle s’était arrêté et lui souriait.

— Bonjour, vous êtes revenu me voir, comme c’est gentil à vous, lui disait-elle d’une voix ferme et pleine qu’il reconnaissait sans hésiter. Dans cette voix, chaque mot rendait un son musicalement singulier, à la manière d’un orgue dont chaque tuyau aurait été soudé à partir d’un métal différent .

Au premier palier de cet immense escalier, Hannibal dé­couvrit trois portes.

— Laquelle préférez-vous ? lui demanda-t-elle, en le regardant droit dans les yeux. Il tourna la tête à gauche, pour échapper à ses yeux fixes et pénétrants, désignant involontairement une des trois portes. Et prenant la main d’Hannibal, la femme la posa sur le bouton ouvragé de la porte. Ils pénétrèrent tous deux dans une salle de bain luxueuse, ou plutôt un appartement de bain, constitué de plusieurs pièces. Dans la première, il fallait qu’Hannibal se déshabillât. Ayant retrouvé un peu ses esprits, il regarda la jeune femme d’un air emprunté.

— Oh, je comprends, lui dit-elle, c’est moi qui vous intimide.

— M’en veuillez pas, madame, j’ai pas tellement l’habitude qu’une jolie femme me regarde quand je me défrusque. Quand c’est les bleus, je dis pas, mais là… Vous pouvez pas vous retourner ?

—Je vais plutôt aller faire couler votre bain, répondit-elle en riant. Quand vous serez prêt, mettez ce peignoir, et venez me rejoindre.

A chaque fois qu’Hannibal ôtait ses vêtements, il avait l’impression d’enlever une carapace. C’est vrai qu’à l’image de certains animaux, il portait, en quelques sortes, sa maison sur lui. Sa chemise et son pantalon lui servaient aussi de draps, la veste informe qui les couvrait avait fini par ressembler à une couverture. Quant aux poches et aux doublures, elles étaient devenues aussi profondes que des sacs, et on y trouvait enfoui tout ce qu’Hannibal possédait. A force d’être collée à sa peau, et de partager sa vie, pour le meilleur et surtout pour le pire, cette carapace lui était devenue aussi précieuse qu’une coquille pour un escar­got. Dès qu’il fut nu, non comme un ver, mais plutôt, donc,  comme une limace, Hannibal s’empressa de faire une boule de ses vêtements, les serra dans ses bras, et, après avoir maladroitement enfilé un lourd peignoir qu’il trouva sur une patère, s’engagea avec prudence dans un long couloir.

On entendait, au fond de ce couloir, un bruit de robinets crachant de l’eau. Une porte était ouverte, il s’en échappait  d’épais nuages de vapeur. A droite et à gauche, d’autres portes s’ou­vraient sur ce couloir. Certaines étaient fermées. D’autres, entre­bâillées, laissaient entrevoir des pièces carrelées, des fragments de tables à masser, des morceaux de baignoires, des rangées de ser­viettes de bain bien pliées… Se frayant un chemin à travers le brouillard de vapeur, Hannibal entra dans une grande salle voûtée, haute et pro­fonde, aux murs entièrement recouverts de faïence blanche. Au centre, en contrebas, se trouvait une baignoire, creusée dans le plancher. La femme inconnue était là, assise sur le bord, agitant l’eau chaude d’un va-et-vient de la main en dessinant sur son visage son fameux sourire magnétique.

Il déposa délicatement sa boule de linge sur un porte-serviettes et, fendant la vapeur, il entra solennellement dans son bain. Fermant les yeux de bonheur, il entendait la mousse clapo­ter sur la peau de ses mollets, de ses jambes, de ses cuisses, il sentait les bulles frétiller sur son pubis, l’eau chaude ceinturer son ventre, et la sueur, coulant à grande eau, émondait la crasse épaisse de son visage.

Hannibal ne sait pas combien de temps il resta ainsi. Un frisson le tira de sa torpeur, et, à travers le brouillard de vapeur qui se dissipait, son regard ricocha sur les reflets des car­reaux blancs, sur la frise bleue qui soulignait la naissance de la voûte, et soudain, il eut une hallucination : à la place de l’im­mense salle de bain, il vit distinctement une station de métro. Il referma les yeux, en fronçant les paupières, comme pour y écraser l’image qui venait de frapper sa rétine. L’eau de son bain avait dû refroidir, car il grelottait à présent de tous ses membres. D’ailleurs, il ne sentait plus du tout l’eau lui enserrer le corps, et il pensa que la baignoire s’était vidée.

Il ne savait pas encore dans quel cauchemar il était à présent plongé. Quand il ouvrit les yeux, Hannibal se retrouva dans le métro debout au milieu du quai, entièrement nu. Ses habits pois­seux avait été roulés en boule et déposés sur un fauteuil orange. Un voyageur désœuvré qui l’observait détourna brusque­ment son regard pour se pencher dans l’observation d’une affiche de spec­tacle sur le mur d’en face.

Tremblant de froid, Hannibal renfila péniblement ses loques. Puis il s’assit, et, dans le plus grand désarroi essaya de dérouiller ses neurones pour comprendre ce qui lui arrivait. Où était la réalité, où était le rêve, où était le cauchemar? Il devait bien y avoir quelque chose de logique dans cette bizarre aventure, ou, du moins, un fil directeur. Et cette belle femme, qui avait l’air si douce, si gentille, malgré son regard curieux et son sourire magnétique, qui était-elle? Une créature faite de l’étoffe des songes, fabriquée par lui-même, Hannibal, dans les profon­deurs de son esprit, forgée dans les cavernes inaccessibles de son inconscient?

C’était peu probable : les êtres surgis du rêve sont essentiel­lement fuyants, polymorphes, interchangeables, sont des person­nalités en amalgames, ni tout à fait quelqu’un, ni vraiment quel­qu’un d’autre. Parfois, c’est vrai, le démiurge insaisissable de nos rêves insuffle tant de force vitale à l’une de ses créatures, que son image nous trouble encore quelques instants après le réveil. Hannibal savait que la belle femme au briquet n’était pas de cette matière-là, qu’elle était réellement présente dans son souvenir, qu’il avait vraiment passé quelques instants avec elle, dans un esca­lier dégor­geant de grappes en plâtre et dans une immense salle de bain qui ressemblait à un appartement.

S’il avait vécu ces instants, comment Hannibal était-il passé de la salle de bain au métro ? simplement en fermant les yeux ? Peut-être avait-il un de ces pouvoirs “paranormaux”, et ce pouvoir tout neuf et insoupçonné lui permettait de naviguer à sa guise dans des univers parallèles. Il envisageait fièrement cette possibi­lité. Enfin il se découvrait un talent, un talent qui pouvait, pour­quoi pas, le faire rentrer, par la grande porte, dans cette société insolente qui lui avait fermé toute issue. Car Hannibal s’imagi­nait encore que le talent seul donnait les clés de la réussite sociale. Un tel talent pourrait lui faire gagner beaucoup d’argent, et même le faire passer à la télé… Il ouvrit grand ses paupières, puis les referma, en s’efforçant de les garder jointes le plus longtemps possible, il les rouvrit, les referma… en se concentrant sur le souvenir de cette femme au sourire magnétique. Il voyait distinctement son visage, son allure, il entendait sa voix, mais, il eut beau faire, il ne parvenait pas à faire disparaître la station de métro.

Cela ne voulait pas dire, au fond, qu’il ne l’avait pas, ce don de voyager dans les univers parallèles. Il devait sûrement essayer de se concentrer davantage. Il tenta encore une fois de faire le vide. Mais, maintenant qu’Hannibal avait remonté le ressort de son esprit,  celui-ci parcourait les moindres recoins du cerveau pour y déceler des éléments d’explication. Parfois, il paraissait se perdre dans des méandres sans issue, mais il sautait alors, d’un bond, sur une autre piste, plus engageante, qu’il remontait aussi­tôt. Hannibal laissa zigzaguer ainsi ses idées d’un neurone à l’autre jusqu’à ce qu’elles forment un buisson épais aux ramifica­tions impénétrables. Son esprit s’y perdait à chercher une conclu­sion satisfaisante.

Au cours de ses pérégrinations mentales, Hannibal avait quand même réussi à découvrir le fil rouge qui reliait les diffé­rentes parties de ce puzzle : le briquet.

Où était-il, d’ailleurs, ce briquet? Hannibal se mit à vider méthodiquement ses poches, en vain.

(Suite et fin la semaine prochaine)

© Noircommenieto, 2010