« PÉTARD, QUEL BLOC ! » murmura Hannibal en la voyant là, sur le quai presque désert, attendant un de ces rares et flegmatiques métros du dimanche. Encore engourdi par la torpeur de sa sieste Hannibal ne pouvait détacher son regard de ce visage nimbé d’une sorte de lumière intérieure qui perçait la grisaille en irradiant avec la douceur d’un soleil en hiver. Quand les yeux d’Hannibal se furent habitués à cette étrange beauté, il put discerner des détails: une tavelure délicate brun orangé, absorbée par le halo du visage, aussi discrète que les taches sur le soleil. Une chevelure blond-brun, d’une teinte si proche de la carnation des tempes qu’elle estompait les attaches des cheveux, donnant l’impression d’une variation de la même matière en plus soyeux.
Dans cette apparition, il y avait quelque chose de radicalement nouveau, qui attisait la fascination d’Hannibal, quelque chose de miraculeux, d’extra-ordinaire. Il mit un certain temps à faire le point dans ses perceptions, qu’il avait plutôt brouillonnes d’habitude. Cette femme était très belle, certes, comme certaines autres femmes, très belles, qui apparaissent parfois au détour d’un couloir de métro, fugaces comètes qu’on suit du regard même après qu’elles se soient perdues dans la foule. Chacun sait qu’il suffit de descendre sous terre deux fois par jour pour espérer apercevoir au moins une de ses créatures par semaine. Hannibal, lui, ne descendait qu’une seule fois dans le métro, mais comme il y passait la journée cela multipliait ses chances de contempler des belles femmes.
Il en avait même vu de très belles, où plutôt il avait dû en voir… il ne s’en rappelait pas exactement. D’abord parce qu’il avait autre chose à faire, de beaucoup plus important, dans le métro, que regarder passer de très belles femmes, des occupations à plein temps. Comme récolter un peu de maille dans son gobelet de plastique, se chercher un endroit pas trop crade pour roupiller, écluser un litron de jaja ou une betterave de Valstar avec un pote, ou encore ramasser quelques mégots à peine fumés.
Même s’il avait eu du temps à perdre pour regarder les femmes qui passaient, à quoi cela lui aurait-il servi ? Pour qu’il accrochât réellement un fantasme sur une inconnue croisée par hasard, il eût fallu que ce rêve déclenché dans le sillage de la belle apparition possède une part de réalisation possible. Que le plaisir, ou le bonheur imaginé ait été à sa portée. Pour naître, le désir doit d’abord sentir la proximité de son objet. Ce n’est qu’après qu’il a besoin de le voir s’échapper pour s’exalter, ou s’épanouir.
Hors, cela faisait un bon bout de temps qu’Hannibal avait renoncé aux femmes, non seulement aux belles, mais aussi aux moins belles, aux plutôt laides et au carrément moches. Les “apparitions” qui rayonnaient dans les fantasmes des autres voyageurs du métro passaient depuis longtemps dans sa vie comme autant de fantômes sous les yeux d’un esprit fort, ou d’un incrédule, glissant, invisibles, le long des couloirs de faïence blanche.
Quand Hannibal eut enfin mis de l’ordre dans ses pensées, une clarté soudaine lui révéla ce qui lui semblait étrange dans cette apparition. C’était tout simplement la résurgence d’une réalité oubliée, qu’il croyait bien enfouie sous des monceaux de détresses, mais qui réapparaissait en pleine lumière : la beauté magique d’une femme.
Pour Hannibal, c’était comme entrer en convalescence, comme s’il ré-entendait le chant des oiseaux au sortir d’une longue maladie. Cette femme faisant cliqueter ses talons sur ce quai désert, un dimanche d’hiver qui avait commencé comme un autre, aurait dû passer sous les yeux d’Hannibal tel un être transparent, aussi inexistant que les caissons d’approvisionnement électriques, les cartes du réseau, les affichettes, ou les plaques émaillées portant le nom des stations, qu’Hannibal ne lisait plus parce qu’il n’avait jamais à aller nulle part en particulier. Au lieu d’être invisible, cette femme était un concentré de réel, un objet de désir plein et compact, elle dégageait une attirance aussi puissante que l’attraction d’un astre sur un corps errant dans l’espace.
Cette force inconnue avait arraché Hannibal du siège en plastique orange où il somnolait. Mais quand il fut debout, il sentit ses jambes vaciller. Il dût se rasseoir et refermer ses lourdes paupières gonflées encore des formes arachnoïdes qui lui tenaient lieu de rêve depuis qu’il avait fait du pinard sa principale nourriture quotidienne.
Quand il rouvrit ses yeux, elle était encore là, marchant de long en large, le corps gainé dans un tailleur gris-souris taillé dans une étoffe si fine qu’elle frémissait dans le courant d’air. Hannibal se regarda lui-même. Il vit ses doigts rouges et boudinés, les petits tubes en laine de ses mitaines que la crasse avait comme incrustés sur ses mains, le petit renflement de son ventre emmailloté directement dans la veste, le nœud de la petite cordelette qui lui servait de bouton. Cette ceinture improvisée qu’il n’arrivait plus à dénouer l’obligeait à retirer la veste par le col, comme un tee-shirt, lorsque les vigiles ou la police le ramassaient pour le pousser sous la douche, de temps en temps… Et puis cette femme, si belle, juste là, devant lui… Il sentait son parfum, qu’il captait par bribes, ponctuant chaque mouvement de l’air autour d’elle. Cela lui rappelait tout simplement une fleur. Une fleur avec un parfum. Les seules fleurs qu’il avait vues dans ce tunnel à rat, emmaillotées et vendues à la sauvette par des Sri-Lankais aux carrefours des couloirs n’avaient jamais aucun parfum.
Il sentit monter en lui une irrésistible envie de lui parler. Mais au moment même où il allait décoller se lèvres pour ouvrir la bouche, cet astre qui lui avait paru si proche s’éloigna de plusieurs années-lumière.
A force de traîner dans le métro, Hannibal avait développé certains sens particuliers. Par exemple, il pouvait entendre le bruit d’une rame à une distance de trois ou quatre stations de l’endroit où il se trouvait. Son oreille l’avertit qu’un métro approchait, qu’il serait bientôt là, et qu’il emmènerait pour toujours la belle apparition. Alors, avec le courage désespéré des timides, qui, soudain, se jettent tout entier vers ce qui les remplissait d’effroi, sans réfléchir, Hannibal s’élança vers la jeune femme en tailleur gris-souris. D’un geste sûr et précis, qui l’étonnera longtemps encore, il sortit de sa poche cette cigarette un peu froissée qu’on lui avait donné, tout à l’heure, quand il faisait la manche dans le couloir, juste avant le passage des vigiles avec leur chien. Hannibal s’approcha, donc, d’un bond, en lançant d’une voix crâne.
— Zavez du feu, ma’me ?
Elle lui répondit quelque chose qu’Hannibal entendit sans entendre. Tous ses sens s’étaient mis en veilleuse pour laisser seul son regard se poser sur le visage qui s’approchait du sien, se fixer sur les deux pétales de sa bouche, et s’attarder sur les petites lunes bleues de ses iris. Elle aussi le regardait, ou plutôt le vissait des yeux. Elle fouilla dans son sac sans baisser la tête et lui tendit un briquet.
Décontenancé, Hannibal coinça le briquet entre ses gros doigts engourdis et commença à pétrir la molette, en vain, pour faire jaillir la flamme. Les reliefs de la molette lui meurtrissaient la pulpe du pouce, ses yeux s’embuaient, au fur et à mesure qu’il perdait contenance.
Les yeux baissés, battant encore le briquet, avec la nervosité du désespoir, Hannibal ne vit pas arriver la rame de métro, il n’entendit pas les portes s’ouvrir, puis la sirène de fermeture crever l’air visqueux. Comme dans un rêve, il perçut juste une voix, grave mais féminine, qui lui disait — gardez-le, je vous le donne.
Puis il se retrouva seul, sur le quai, face aux rails. Il regarda l’objet qui était resté accroché aux doigts de sa main droite. C’était un gros briquet, lourd, il avait l’air tout en or, il était tout en or.
Hannibal retourna s’asseoir sur son fauteuil de plastique orange. Le dos bien calé, les deux pieds entortillés autour des tubes carrés qui rattachaient le siège à la faïence blanche des murs, il regardait éberlué le présent que lui avait laissé l’inconnue. Il arrivait maintenant très bien à faire tourner la petite molette. Une flamme monta, elle s’étira, toute droite, comme un petit génie qui s’éveille, puis elle se mit à danser négligemment. En tournant une sorte de petite vis crantée, Hannibal s’amusa à la voir grandir, s’élever en se détachant du briquet à la manière de la flamme d’un chalumeau, la pointe frétillant et virant au noir en dégageant une petite fumée, puis à la faire rapetisser jusqu’à lui donner l’air d’un feu follet.
Hannibal joua un certain temps ainsi, à faire monter et descendre la flamme du briquet, amusé de voir vaciller le petit feu tout bleu, prêt à s’éteindre au premier courant d’air, fasciné par la grande langue jaune, au travers de laquelle il lui semblait voir toute la station de métro s’embraser. Hannibal était tout entier recroquevillé dans son regard. Il n’avait plus ni doigts, ni nez, ni oreilles… Il n’entendit pas le second métro arriver et se ranger le long du quai. Mais soudain, là, à travers la pulpe jaune-laiteux de la flamme qui dansait devant ses yeux, il la vit, elle, l’inconnue, debout dans l’ouverture de la porte du métro.
Son visage s’éclairait d’un drôle de sourire, attirant comme un aimant, un sourire magnétique. Ce sourire faisait une sorte de signe. Il disait à Hannibal de venir, d’abandonner le bout de quai qui était devenu son petit monde étriqué.
Comme un insecte hypnotisé par une lampe, Hannibal se dressa, monta dans la voiture, et s’assit sur les strapontins, à côté de la jeune femme. Plaquée au fond de sa rétine, sans doute par rémanence, la flamme du briquet dansait encore. Hannibal et la belle inconnue firent ainsi, côte à côte, quelques stations, sans se parler, et sans même se regarder. A un moment, elle lui fit un signe, lui indiquant qu’ils étaient arrivés, tous deux, à destination. Ils descendirent sur le quai, et se dirigèrent vers un interminable escalier qui menait à la surface.
La jeune femme marchait devant, se retournant de temps en temps pour décocher un regard sur Hannibal, qui la suivait à un souffle d’elle, comme un automate. Ils se retrouvèrent dehors. Le soleil était encore haut dans le ciel. Sa lumière crue inondait les paupières d’Hannibal, en dansant comme la grande flamme jaune de son briquet.
Jamais Hannibal n’avait vu pareille lumière, à la fois brillante comme à midi, et saturée comme en soirée. Mais il effaça vite cette curieuse impression. Après tout, cela faisait tellement longtemps qu’il n’était pas sorti dans les rues de Paris en plein jour qu’il avait dû en oublier la couleur particulière de la lumière.
Ils se trouvaient dans un beau quartier. La jeune inconnue s’arrêta devant une maison qui se trouvait juste à la bouche du métro. Les yeux chevillés dans ceux Hannibal, elle lui demanda en faisant semblant de poser une question.
— Je vous invite chez moi ?
Il opina gauchement de la tête et s’engagea derrière elle. La lourde porte se referma en résonnant. Hannibal n’eût que le temps d’entrevoir un grand escalier aux balustres fleuries, avant d’être plongé totalement dans le noir. Dans cette obscurité, il n’entendait plus un bruit, et une angoisse le saisit. Pas la peur du noir, mais un sentiment nouveau de solitude… Il ne voyait rien, mais il avait la très nette impression que la jeune inconnue s’était évaporée, ou plutôt s’était éteinte, en même temps que la lumière de la cage d’escalier. Effrayé, Hannibal ferma les yeux, en serrant très fort, et s’assit.
Quand il rouvrit les yeux, il se retrouva sur un siège de plastique orange, tout au fond d’une station de métro. Sur le quai : personne, à part ce type, en face, de l’autre côté des rails, chantonnant sur un ton faux les bribes d’une musique qu’il était le seul à entendre dans son Walkman.
L’inconnue, son sourire, le voyage en métro, la cage d’escalier… se devait être un rêve, rien qu’un pauvre rêve, se dit Hannibal. Mais un drôle de rêve, un rêve fort, de ceux qui laissent des traces, ceux dont on a du mal à admettre qu’ils ne sont que des fantasmagories, tant ils laissent un souvenir précis et bien ciselé de leur apparence de réalité. Un peu abasourdi, Hannibal mit un certain temps à se demander quel était l’objet lourd et chaud, même brûlant, qu’il serrait dans sa main droite. En l’ouvrant, il vit, couché sur ses doigts, le gros briquet en or. Ainsi, une partie, au moins de ce qu’il avait vécu n’était pas un rêve. Il soupesa mentalement le briquet en se demandant combien il pourrait en tirer. … Mais il n’avait aucune, vraiment aucune envie de le vendre.
Hannibal rangea le briquet dans sa poche et n’y pensa plus avant que l’envie de cloper ne le reprenne. Ce ne fut pas long. Son nez détecta une odeur de fumée. C’était un djeune en bomber qui têtait une Malboro, Barbès import, en se donnant des airs.
— Eh, t’as pas une tige pour moi ?
(Suite la semaine prochaine)
© Noircommenieto, 2010
