— ALLONS SPINEL, on dirait que vous n’avez jamais été jeune,  avait tranché monsieur Vidurel, pour ponctuer, définitivement, une demande de clémence envers un élève un peu agité. Monsieur Vidurel était alors principal du petit collège tranquille de Grimont-sur-Lamech.
Pourquoi avait-il dit ça ? Cette phrase, d’une inconsistante banalité, ne pouvait être qu’un de ces lieux communs spontanément fabriqué par un esprit conformiste et paresseux. C’était la version à laquelle Antoine Spinel, du fond de sa classe, vidangée par la récréation de la matinée, préférait croire. L’autre version lui paraissait peu crédible. Le Principal n’avait pas un octet de psychologie. Non par défaut d’intuition ou de finesse d’esprit, mais tout simplement par suite du désintérêt global qu’il portait aux petites misères de ses contemporains comme à la grande misère humaine en général.

Pourtant, il avait fait mouche. Peut-être par hasard. Mieux, il avait posé correctement la question qu’Antoine Spinel n’avait jamais réussi à exprimer : avait-il été un jour un enfant ?

Il se rappelait ses années d’école, puis de collège, de lycée, d’hypokhâgne, puis de khâgne, la rue d’Ulm… un parcours sans faute. En somme il n’avait jamais quitté l’école, il y avait été aspiré. Seulement voilà. Il ne souvenait pas y avoir été autre chose qu’un adulte, que Monsieur Spinel, futur professeur d’histoire-géographie, puis professeur agrégé d’histoire-géographie. Nulle part il ne pouvait épingler le label “enfance”. Comme s’il était né adulte.
Monsieur Spinel avait toujours été un homme sérieux, absorbé par son travail — un enseignant n’arrête jamais de travailler. De toutes façons, le passé ne l’intéressait que comme ingrédient de base de ses cours d’histoire, et il n’avait pas la présomption de croire que son propre passé présentât suffisamment d’intérêt historique pour les assaisonner.

C’est vrai que de petits détails avaient déjà attiré son attention. La question du rire, d’abord. Il faut avouer que même celui de ses collègues l’intriguait. Et encore. Il s’agit bien souvent, dans leur cas, d’un rire social, un peu contraint, qui sonne légèrement faux et prévient de son arrivée. Le rire de l’élève, lui, surgit au moment où on ne l’attend pas. A l’inverse du rire de l’enseignant, mince filet de rire qui nécessite de la part du rieur un certain effort musculaire, le rire de l’élève ressemble à une violente décharge de vitalité. C’est un rire impérieux qui prend possession du corps, qui lui donne cette tension, celle du plongeur en apnée revenu des profondeurs et crevant la surface de l’eau en ouvrant grand la bouche.

Monsieur Spinel regardait avec indulgence ce mal étrange qui obligeait ses élèves à prendre de grandes bouffées d’air pour ne pas se laisser étrangler par le rire. Il était plus irrité de constater chez eux les progrès de cette autre maladie qu’il n’arrivait pas à identifier, mais dont il pouvait noter les symptômes : défaut brutal d’attention, transfert vers une activité insignifiante, puis coq-à-l’âne ou longue séquence répétitive… Ses collègues, à qui il s’était ouvert de ses inquiétudes, lui répondaient invariablement : «mais laissez-les s’amuser, Monsieur Spinel, c’est de leur âge !»

Il savait qu’on le prenait pour un rabat-joie, une incarnation de l’ennui et de la tristesse, qu’on ne l’invitait jamais en dehors des « pots » convenus entre ditingués « collègues ». Il avait remarqué qu’à son entrée dans la salle des professeurs, on écourtait les conversations, les éteignant brusquement comme ces cigarettes à demi consumées que l’on écrase dans le cendrier lorsqu’on à plus le cœur à fumer. Personne ne s’était jamais assez intéressé à Antoine Spinel pour lui dire ce qui crevait les yeux. Personne, sauf le Principal, et encore c’était, de sa part, une manifestation de total désintérêt.

Il sentait en lui le flux et le reflux d’un sentiment nouveau, l’amertume. On lui avait volé son enfance. Il comprit soudainement pourquoi il n’arrivait jamais à se reconnaître sur les vieilles photos de famille. Était-il ce petit garçon gêné de se trouver pris au piège de l’objectif ? A moins que ce ne fût son frère ?

Les clameurs assourdies de la récréation le rappelèrent à ses fonctions. Machinalement, il balayait les trognons de craie qui traînaient sur son bureau, quand son regard fut happé par la porte vitrée de la classe.
Dévisageant son reflet fantomatique, il remarqua les traits lisses d’un homme sans âge. En dépit de ses quarante ans, Spinel n’avait ni ride, ni patte d’oie, ni petit affaissement abdominal. Son corps aussi était sans mémoire. Mais Antoine Spinel savait maintenant que cette éternelle jeunesse apparente, n’était au fond qu’une éternelle vieillesse. Une vie d’adulte dont on ne pouvait apercevoir ni le début ni la fin.

Chirico-CerveauBaissant la garde par fatigue, son regard se déporta sur une image qui godait nonchalamment sur le mur entre ses quatre punaises. Spinel ne l’avait jamais remarquée. C’est un pur hasard qui, précisément aujourd’hui, fit poser son doigt sur ce petit bout de papier à un rayon de soleil occupé à perçer un gros nuage. Dans l’incandescence du rai de lumière, on voyait la reproduction d’un tableau étrange. On aurait dit une fenêtre – à cause d’une sorte de rideau ouvert au premier plan. Derrière ce rideau, il y avait un homme, torse nu. Le temps lui avait modelé des rondeurs, qu’il exhibait avec impudeur, lui avait épaissi les joues et dégarni le front. L’homme portait une moustache et une barbiche, à la Louis-Napoléon, et surtout, il avait les yeux fermés.

Et pourtant, c’était un vrai regard, un regard qui glissait dans deux directions. Vers l’intérieur, il se déversait dans d’inaccessibles pensées intimes. A l’extérieur, il plongeait énigmatiquement vers un livre refermé, posé à plat sur une table.
Mais c’est en s’approchant de la feuille auréolée de soleil pour lire la légende qu’Antoine Spinel eut la vraie illumination. En petits caractères, il lut : «De Chirico (Giorgio) – Le Cerveau de l’enfant (1914)».

Lentement, Antoine Spinel ôta sa chemise, puis il ferma les yeux. Il n’entendit pas la cloche résonner bruyamment, ni ses élèves entrer dans la classe en martelant le sol de leurs grosses semelles de caoutchouc. Sur ses lèvres on pouvait lire un sourire, un sourire d’enfant. Personne n’osa le réveiller. D’ailleurs, dormait-il vraiment ?

FIN

© Noircommenieto, 2009