Déposition de Lars X***.

Je vous rapporte les faits suivants.

Lundi 07 / 05 / 2007, vers 20 h 30, je me trouvais dans le laboratoire en compagnie du professeur Antip Karatchernia. Nous étions seuls, le gardien étant en congé.

Nous avons entendu bourdonner le carillon de l’entrée. Trois fois. Le professeur a paru plutôt déconcerté. Il m’a demandé d’aller dans ma chambre. « Je me demande qui peut venir à une heure pareille. Il vaut mieux que l’on ne te voit pas ici Lars, a-t-il ajouté ». Il a donné un tour de clé.

Au travers de la porte me sont parvenus des bruits de pas et des éclats de voix. Celle du professeur Antip hurlait : « Vous n’avez rien à faire ici, je vous ordonne de sortir ». Des cris brefs et un bruit de chaise bousculée lui ont répondu. Puis j’ai entendu un grand vacarme. Des coups violents ont commencé à ébranler la porte. Le chambranle a fini par exploser. Dans l’encadrement, j’ai vu un personnage terrifiant.

La créature est entrée en martelant le plancher. Elle était chaussée de rangers, portait un treillis et une cagoule noire. Effrayé, je me suis recroquevillé dans un coin, les bras sur la tête. Les deux ovales clairs qui trouaient la cagoule ont fini par m’apercevoir. Instinctivement, j’ai poussé des cris perçants, même si je savais que cela ne servirait à rien. Au contraire, l’homme en cagoule s’est enhardi – à ses yeux et à son odeur j’ai su que c’était plutôt un homme –, il m’a soulevé du sol et m’a ceinturé en me serrant contre sa poitrine. Il ne manifestait aucune hostilité, il paraissait plutôt prévenant. J’ai été porté jusqu’au laboratoire.

Dans le laboratoire, c’était un vrai désastre. Toutes les étagères avaient été renversées, les appareils réduits en miettes, dossiers et papiers répandus sur le sol, et des lapins blancs et gras faisaient des petits bonds en toute liberté. Deux autres encagoulés m’ont accueilli avec des cris de joie. Un troisième est arrivé de la volière, précédé d’un nuage de colombes qui s’est égaillé dans la pièce en butant contre les murs et le plafond dans un grand bruit d’ailes froissées. L’un des inconnus en treillis a ouvert les fenêtres, le courant d’air a soulevé les feuilles qui jonchaient le sol et la table et aspiré les colombes vers la nuit.

J’ai été déposé sur la grande table au milieu d’appareils brisés et de papier froissé. Dans le désordre du laboratoire j’ai aperçu le professeur Antip, et j’ai été pris d’un haut le cœur. Ligoté sur une chaise, il se débattait en poussant des gémissements qui paraissaient venir de très loin derrière le bâillon scotché par un gros adhésif enroulé autour de sa tête. Ils étaient quatre, maintenant, autour de lui, ils le bousculaient en vociférant des insultes, le traitaient d’assassin, de tortionnaire, de nazi.

Celui des quatre encagoulés qui paraissait être le chef s’est collé contre la tempe du professeur et lui a craché dans l’oreille : « Tu vas payer pour tout ce que tu as fait, docteur Mengele, et puis on va te marquer, comme vous marquez les animaux, toi et tes semblables ».

Tout en vociférant il a brutalement déchiré la chemise du professeur. Puis il a fait un signe, et l’un des autres est allé chercher, dans la petite cuisine du labo, deux tiges en métal qu’il tenait avec des chiffons.

Le professeur Antip a ouvert des grands yeux, il a secoué nerveusement la tête en essayant de se dégager. Il n’a réussi qu’à tomber avec sa chaise. En heurtant le coin de la table, car, lorsque ses bourreaux l’ont relevé, sa tête était sillonnée de sang. Deux encagoulés l’ont maintenu et un autre a appliqué trois fois les fers rougis sur son dos nu. Le professeur s’est tendu en gémissant et une odeur de chair brûlée a rempli l’espace. Quand la fumée s’est dissipée j’ai pu lire les trois lettres : « A, L et A, ALA ». J’ignore ce que cela signifie.

J’ai l’impression que les agresseurs ont ensuite imaginé une sorte de procès. Ils se sont répartis les rôles. Juge, procureur, greffier, et même avocat. L’un d’eux s’est adressé à moi en me demandant si je voulais me porter partie civile. Cela les a fait beaucoup rire.

C’est alors que les autres sont arrivés. Ceux qui portaient des masques de gorille en latex. Ils étaient trois, deux d’entre eux tenaient un fusil à canon scié, le dernier une barre à mine. Ils paraissaient connaître ceux qui étaient déjà là.

« Arrête Harmann, tu n’as pas le droit de faire ça. Nous sommes des résistants, nous nous battons pour sauver des vies, pas pour tuer ».

Le nommé Harmann a répondu.

« Putain, le fafe — c’est un mot que je n’ai pas compris — manquait plus que cette équipe de foireux révisionnistes ».

Un autre encagoulé s’est mis à parler, avec une voix de femme. Je transcris de mémoire ce que j’ai alors entendu.

« Vous ne comprenez rien, et vous faites le jeu du fascisme spéciste. La vraie résistance doit aller jusqu’au meurtre. Il ne suffit pas de saboter les installations de mort et de libérer les prisonniers de la barbarie. Nous sommes en guerre, il ne faut pas hésiter à tuer, tuer les bourreaux nazis, pour faire des exemples, et dissuader les autres ».

L’un des gorilles en latex a répondu.

« Vous êtes des criminels, c’est ce genre de raisonnement imbécile qui va perdre notre cause ».

à ce moment-là, le chef des encagoulés a dit :

« Laissez tomber ces idiots et continuons comme prévu ».

Il a sorti un petit boîtier de sa poche, prolongée par deux fils électriques qu’il a posément enfoncés dans le bâillon du professeur Antip. Je crois que j’ai compris, en même temps que les trois gorilles en latex ce qu’il avait prévu. Le professeur Antip avait été bâillonné avec un pain de plastic.

L’un des gorille a pointé son fusil.

« Arrête Harmann, ou je tire ».

Tout s’est ensuite passé très vite. L’un des encagoulés a sorti un pistolet automatique et les autres ont répondu au fusil à pompe. Puis une explosion a fait éclater la tête du professeur Antip. J’ai fermé les yeux.

On  a entendu des sirènes dans le lointain et les survivants sont parti en courant.

*

Déposition du lieutenant de police Benjamin Corbin.

Lundi 07 / 05 / 2007, nous sommes intervenus à 23 h 15 au 39 rue Ernest-Renan sur appel d’un voisin qui avait entendu du bruit.

à notre arrivée, nous avons pu constater que la porte d’entrée était grande ouverte et le local éclairé. à l’intérieur, nous avons découvert un grand désordre, des projections de sang et de matière cervicale sur les murs, des animaux en liberté un peu partout ainsi que trois cadavres. Deux corps, vêtus de treillis et masqués, l’un d’une cagoule, l’autre d’un masque de gorille en latex, étaient morts par balle. Le troisième, ligoté à une chaise avait été décapité.

Parmi les animaux en liberté nous avons trouvé un chimpanzé qui a attiré notre attention en écrivant sur un tableau noir : « Je m’appelle Lars, j’ai tout vu et je peux tout raconter ».

Nous l’avons emmené au commissariat. Il nous a convaincu, par écrit, car il ne savait pas parler, de lui confier un clavier d’ordinateur. Il a donc rédigé le témoignage que vous venez de lire.

Après enquête, je précise que le 39 rue Ernest-Renan abrite un laboratoire du CNRS qui travaille sur la cognition animale, sous la direction du professeur Antip Karatchernia. Ce dernier, d’après le ministère, serait parvenu à d’étonnants résultats, encore tenus secrets, notamment sur un chimpanzé qui vivait sur place dans une chambre aménagée.

Nous avons identifié les agresseurs. Il s’agit d’activistes de la cause animale issus de deux factions rivales : l’ALA — Animal Liberation Army — et le FAF — Free Animal Front.

FIN

© Noircommenieto, 2011