Le “gang des pastiches” est une série de textes courts parodiant des auteurs de polars connus, avec une particularité récurrente : un lien avec la Bibliothèque nationale de France
À la manière de JEAN-PATRICK MANCHETTE
UN HOMME grand, avec un visage calme, des yeux bleus et des cheveux bruns coupés à la hauteur de l’oreille se présenta au contrôle vigie-pirate. Il portait un imperméable vert bouteille, un blue-jean bleu non délavé tirebouchonné sur des Campers marron à lacets crème. Il se nommait Martin Terrier.
Il posa sur la table un téléphone portable et un trousseau de clés. D’un signe de tête, un vigile dégingandé et nonchalant, veste noire estampillée de trois ronds rouges, cravate de la même couleur que les ronds, lui indiqua le portillon de sécurité. Terrier s’y glissa sans déclencher d’alarme, récupéra le téléphone portable et le trousseau de clés, et s’enfonça dans la moquette épaisse d’un immense vestibule.
C’était la première fois qu’il entrait à la Bibliothèque nationale de France, mais l’endroit lui paraissait familier. Son client lui avait parfaitement décrit les lieux, et bien expliqué ce qu’il devait faire avec le petit rectangle de plastique rouge de la taille d’une carte de crédit. Il traversa sans encombre un premier portillon, poussa de lourdes portes en métal, puis rangea sagement ses semelles sur un long escalator qui s’enfonçait dans les entrailles du bâtiment, entre deux murs couverts de cote de maille.
Un deuxième et troisième portillons, et plusieurs lourdes portes firent déboucher Terrier au pied d’un grand aquarium contenant un arpent de forêt. Il se rappelait avoir longé, avant d’entrer dans le bâtiment, une série d’arbustes en cages. On avait l’air de se méfier des arbres, par ici. Mais Terrier s’en fichait car il ne cultivait pas un amour immodéré pour la nature.
La cible se trouvait dans la salle O, place 44. On avait réservé pour lui-même la place 53 idéalement située pour effectuer rapidement un repli stratégique. Tout avait été soigneusement minuté avec le client.
Terrier s’assit, sans enlever son imperméable. Dans la diagonale, place 44, il vit une jeune femme d’origine africaine plongée dans une collection reliée de l’hebdo Hara-Kiri, en caressant le clavier d’un MacBook. Elle était plutôt chouette, avec ses cheveux soigneusement ramenés en arrière, et son petit débardeur orange bien tendu sur sa poitrine. Le genre de femme qu’on ne peut pas oublier. Et, précisément, Terrier n’avait pas pu l’oublier.
C’était juste une photo dans Jeune Afrique. On la voyait au côté de son père, Dieudonné N’Gustro, dans le salon d’un grand hôtel parisien. L’article précisait que la jeune femme était la coordinatrice de l’opposition, en exil, au maréchal Oufiri, une baderne bien peu sympathique qui tenait le Zimbabwin dans un despotisme bien peu éclairé.
Pour Terrier, un client est un client, et s’il avait dû réveiller ses états d’âme à chaque contrat qu’il avait accepté, cela ferait longtemps qu’il pointerait aux Assedics. Les affaires intérieures du Zimbabwin ne le concernaient pas. Même s’il s’agissait d’une jolie femme, défendant une jolie cause.
Une semaine auparavant, ils étaient quatre dans une suite de l’hôtel Hilton. Lui, et trois sous-fifres d’un commanditaire qui préférait la discrétion. Terrier ne les avait pas trouvés bien sympathiques. Le premier devait être un ancien militaire, sec, musclé, des gestes vifs et précis, un regard qui avait la douceur d’une baïonnette dans l’estomac, et une vieille balafre qui lui crevait la joue. Le second, costume gris étriqué, cravate pelle à tarte et lunettes carrées, ressemblait à un fonctionnaire des Finances avec un bronzage de surfeur californien. Un troisième devait être le nervi des deux autres. Une armoire à glace, sans la glace mais tout en ébène, dont on ne voyait que les yeux jaunes injectés de sang. Ça puait la Françafrique à plein nez.
Terrier enfila des gants de coton blanc, comme s’il allait manipuler des manuscrits précieux, plongea la main droite dans la poche intérieure de son imperméable et en sortit un pistolet automatique qu’il soupesa secrètement sous la table.
Un jouet magnifique. C’était un Glock 17, avec un corps moulé en polymères, comme tous les Glock 17 du monde. Mais celui-ci avait reçu une amélioration révolutionnaire : un canon et un mécanisme en céramique, qui le rendaient indécelable aux rayons X et aux détecteurs de métaux. On y introduisait un chargeur de balles de 9 mm dans la même matière, qui savait se faire tout aussi discret.
Martin Terrier se leva calmement, le Glock au bout du bras tendu et pointa la cible.
Un cri strident fit lever la tête de la jeune femme. Avec vivacité, elle plongea de côté en brandissant son MacBook comme un bouclier. La balle fracassa l’écran et alla se perdre dans une étagère d’usuels.
Tout se passa ensuite très rapidement, et dans un grand désordre. Terrier vidait son chargeur en direction du fauteuil vide de la fille de papa N’Gustro. Les lecteurs se couchaient sur la moquette pour éviter les balles qui ricochaient. Les lectrices faisaient de même, en y ajoutant des hurlements.
Le coup avait foiré. Terrier décida d’appliquer la suite du programme pour s’extraire du bourbier. Il bondit vers la sortie de secours. Elle aboutissait, comme prévu, à un immense couloir où se croisaient de petits téléphériques suspendus à des rails. Il suivit les instructions à la lettre. Jeter le Glock 17 dans l’un de ces petits chariots suspendus, courir vers les ascenseurs, ressortir par le niveau A1, puis se perdre dans la foule du hall Est.
L’ascenseur n’était pas un pressé. Il se faisait attendre, tandis que les martèlements de pas se faisaient de plus en plus proches. Il arriva juste à temps pour exfiltrer Terrier des sous-sols.
Au niveau A1, les portes s’ouvrirent sur une silhouette massive qui obstruait la sortie. L’armoire en ébène, avec ses yeux jaunes, dans un costume de vigile à trois ronds rouges. Il tenait le Glock 17. Dans un fracas assourdissant une balle, une seule, sortit du canon et alla se loger dans la paroi d’acier, après avoir traversé la tête de Terrier, et emporté la moitié de sa boîte crânienne.
L’armoire en ébène lança le Glock dans la cabine de l’ascenseur juste avant que les portes ne se referment, et alla tranquillement se perdre dans la foule du hall Est.
Un déséquilibré déclenche une fusillade à la Bibliothèque François Mitterrand, sans faire de victimes, puis se suicide dans l’ascenseur, lirait-on dans les journaux du lendemain.
FIN
© Noircommenieto, 2011
