AVANT de monter à l’appartement, Lucien fit le tour de l’immeuble en examinant les fenêtres et en essayant de se rappeler la topographie des lieux. L’appartement semblait plongé dans l’ombre la plus noire, ce qui était de mauvais augure. Après tout, est-ce qu’elle existait bien cette troisième sœur ? Sylvette et Séverine l’avaient peut-être tout simplement inventée. Le logement des sœurs regardait sur trois côtés : la rue, une impasse, et une sorte de cour étroite à l’arrière. Soudain, le cœur de Lucien s’emballa. Il voyait distinctement un halo de lumière se diffuser dans le rideau de la pièce la plus éloignée. Il y avait quelqu’un dans l’appartement.
Avant de sonner à la porte, il eut un instant d’hésitation. Et si c’était Séverine ? De toute façon, en cas de situation désagréable, il lui suffisait de fermer les yeux et…
Il sonna plusieurs fois. Personne ne vint ouvrir, mais, il lui sembla entendre vaguement le son assourdi d’une voix. Appuyant son oreille contre la porte, il sonna de nouveau. Cette fois, quelqu’un sembla répondre réellement à son coup de sonnette.
— Madame. Ouvrez-moi. Je suis un ami de Sylvette.
Il avait failli dire aussi… et de Séverine. Seule une voix étouffée lui fit un écho lointain. Lucien était prêt à repartir, très désappointé, quand il eut le réflexe de tourner la poignée. À son grand étonnement, elle obéit et la porte s’ouvrit.
Le hall d’entrée était totalement noir, mais Lucien entendit distinctement quelqu’un qui appelait. La voix venait du corridor qui partait sur la gauche et qui devait amener jusqu’à la pièce d’où venait le halo de lumière dans le rideau. S’engageant avec prudence dans le couloir, Lucien vit un rai de lumière qui semblait cisailler le bas de la porte du fond.
La porte n’était pas fermée à clé. Lucien la poussa et pénétra dans une grande chambre. Une boiserie sombre courait autour à mi-hauteur. Un grand lit à baldaquin en noyer occupait le centre de la pièce. Une femme y était couchée et regardait Lucien. Il sentit un frisson lui refroidir les tempes et descendre dans son dos, comme s’il avait vu un fantôme. Mais il se secoua avec vivacité. Il n’y avait rien d’étonnant à la présence de cette femme, puisqu’il était précisément venu pour la rencontrer.
La femme avait le buste redressé à quatre-vingt dix degrés et le dos porté par deux énormes oreillers. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une malade ou d’une convalescente, car le lit semblait son seul univers. Autour de ce lit, à portée de main, s’était accumulé, en effet, un entassement d’objets divers destinés à remplir toutes les fonctions organiques et intellectuelles d’un être humain… Bouteilles d’alcool sec et de liqueurs, verres, paquets de biscuits, tablettes de chocolat, bibelots, vêtements chiffonnés, des étagères et des piles de livres, un cahier sur une écritoire en bois, un plateau portant les reliefs d’un repas récent, et même un urinal glissé entre le matelas et le sommier.
— Approchez-vous, dit la femme, d’une voix grave. Je ne peux pas me lever.
En s’approchant, Lucien constata avec étonnement que la femme ne paraissait pas malade. Elle était plutôt fraîche et belle, moins peut-être que ses sœurs, mais avec un air de tristesse qui dessinait une sorte de perspective vers des profondeurs lointaines. Son regard, surtout, son regard était étrange et fascinant. Il avait l’éclat apprivoisé d’un soleil couchant. Son épaisse chevelure brune rayonnait sur l’oreiller en volutes bien peignées.
— Qui êtes-vous, dit-elle ?
— Je m’appelle Lucien, Lucien Romano. Je suis l’ami de Sylvette, votre sœur. Car vous êtes Serena, non ?
— Ah, répondit-elle d’un air vague, l’ami de Sylvette ! Mais vous connaissez Séverine aussi.
Ce fut comme si Julien recevait une violente gifle qui le fit rougir jusqu’aux oreilles. Serena insista.
— Séverine, vous la connaissez aussi, hein ?
Baroudeur du temps, Lucien ne se laissait pas aisément déstabiliser. Serena ne le connaissait pas. Il fallait être paranoïaque pour penser le contraire. Elle avait posé cette question en toute innocence. Il devait lui sembler évident que l’on ne pouvait pas être l’ami de l’une de ses deux autres sœurs, être dans l’appartement, et ne pas connaître l’autre sœur. Mais cette explication ne le satisfaisait qu’à moitié. Il ne pouvait s’empêcher de penser : — Elle aussi, elle sait —. Il décida d’éluder la réponse pour ne pas risquer de s’engluer dans des explications tordues.
— Vous êtes malade, Serena ?
Elle haussa les épaules.
— Mais non, voyons, je suis prisonnière. Ce sont mes sœurs qui me retiennent prisonnière.
Elle projeta sans succès son buste vers l’avant puis retomba en arrière comme rappelée par un ressort. Elle regardait Lucien avec ses grands yeux couleur de soleil couchant qui paraissaient à la fois résignés et suppliants. Lucien saisit le drap et le releva d’un geste brusque.
Serena ne mentait pas. Elle était soigneusement sanglée sur le lit, à la taille et aux chevilles.
Lucien bredouilla.
— Mais pourquoi elle vous ont fait ça ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
Serena regarda le plafond.
— Parce qu’elles sont jalouses. Je suis bien plus belle qu’elles, tiens ! Ah, si je pouvais sortir, moi aussi, j’en aurais du succès! Vous croyez que je ne les entends pas, ces deux garces, quand elles ramènent des hommes à la maison.
Lucien pensa d’abord qu’elle avait le cerveau un peu dérangé. Peut-être était-elle complètement folle, même dangereuse. Ce qui aurait expliqué les sangles.
— Vous êtes mignon. Vous connaissez Sylvette et Séverine depuis longtemps ?
Il ne répondit pas. Il sentait monter en lui un étrange sentiment, une quiétude inconnue, une envie de repos. Soudain, ses anciennes et incessantes escapades temporelles, ses amours épuisantes avec Séverine, puis avec Sylvette, lui parurent un passe-temps puéril et inutilement fatigant. S’arrêter. Voilà ce qu’il fallait faire maintenant. S’arrêter et se plonger dans une agréable torpeur. Avec cette femme, Serena, qu’il regrettait d’avoir pris pour une folle. Elle le caressait du regard avec une douceur qui massait doucement son esprit en éloignant toute inquiétude.
— Détachez-moi, s’il vous plaît.
Comme Lucien cherchait désespérément un outil, Serena lui indiqua d’un mouvement de tête une paire de ciseaux dorés qui étaient posés sur une petite étagère hors de portée de la prisonnière. Lucien coupa les sangles sans aucun effort. Il examina de près ces ciseaux si bien affûtés qu’ils en paraissaient magiques. Ce n’étaient pas des ciseaux dorés, mais des ciseaux en or. Peut-être en or massif. Il n’en avait jamais vu et ne savait même pas que cela pouvait exister. Les lames étaient délicatement ciselées de rinceaux qui s’entortillaient autour de la vis. La vis elle-même était un minuscule masque grimaçant qu’un autre masque engoulait en guise d’écrou. Serena se frottait les chevilles pour faire circuler le sang.
— Vous avez de beaux ciseaux.
— Donnez-les-moi. On ne joue pas avec des ciseaux.
D’un geste ferme mais doux, Serena les happa et les fit disparaître prestement dans une petite boîte marquetée.
— Venez donc vous asseoir à côté de moi.
Lucien se posa sur le drap de dessous mis à nu, qui était plein encore de la chaleur du corps de Serena. Il se laissa encercler par son corps, sentant une cuisse dans son dos et, contre son flanc, la caresse d’un sein lourd derrière le rideau fin de la chemise de nuit.
— Vous voulez boire quelque chose ? J’ai du cognac, des liqueurs… Non je sais, vous allez me faire le plaisir de goûter ça, c’est un alcool de mon pays. C’est un peu spécial, vous allez me dire si vous aimez.
Elle lui tendit un petit verre en cristal à facettes qu’elle emplit d’un liquide ambré. Lucien pensa qu’il avait tout le temps de lui demander quel était son pays. Au nez, le bouquet était très agréable, mais vraiment indéfinissable.
— C’est fait avec quoi ? Je ne reconnais pas.
Elle rit.
— Avec une herbe que l’on ne trouve que dans mon pays. Peu de gens connaissent.
— Ah ? Et elle s’appelle comment ?
— Du sylphion.
— Et vous ? Vous ne buvez pas ?
Serena fit un mouvement circulaire avec son index dressé.
— J’ai peur que cela me tourne la tête.
Le goût était curieux avec une pointe d’acidité qui ressemblait à celle du fenouil. Lucien n’aimait pas trop, mais Serena avait l’air tellement heureux de le lui faire goûter qu’il ne voulut pas la peiner. Il se demanda s’il valait mieux le boire à petites gorgées, quitte à l’abandonner par distraction sur l’étagère ou bien en finir d’un coup, en espérant qu’elle ne lui servirait pas un autre verre. Comme Serena ne le quittait pas des yeux, guettant sans doute sa réaction, Lucien se résolut à le vider d’un trait avec courage.
Il avait à peine reposé le verre vide qu’il fut happé par Serena qui l’attira à plat ventre sur elle pour l’embrasser. Ainsi, les lèvres prises en étau par la bouche de Serena, Lucien s’engourdit, puis s’endormit.
Quand il se réveilla, il eut du mal à garder les yeux ouverts. Il faisait déjà grand jour et la lumière le blessait. Elle se diffusait pourtant timidement à travers le voile du rideau. Lucien essaya de prendre sa tête dans ses mains, mais il ne put ramener les bras. Une fois évanouie la première stupeur du réveil, il comprit qu’il avait les poignets et les chevilles entravés et le bassin ligoté au lit. Trois ombres se tenaient du côté opposé à la fenêtre. Lorsque Lucien se fut habitué à la demi-obscurité qui dissolvait cette partie de la chambre, il vit apparaître progressivement la silhouette des trois sœurs réunies. Séverine tenait un objet en forme de cône allongé qui paraissait être une bobine. C’était bien une bobine, car un fil argenté y était relié et faisait une courbe gracieuse jusqu’aux mains de Sylvette, puis une seconde jusqu’au nœud qui ligotait la cheville droite de Lucien. Serena tenait dans sa main droite une paire de ciseaux. Les petits ciseaux en or que Lucien avait rangés dans le coffret marqueté.
Le premier réflexe de Lucien fut de fermer les yeux et de penser très fort à n’importe quel moment précédent. Mais il n’arriva strictement rien. Peut-être que, pris de panique, il ne sut pas retrouver le moment précis qu’il voulait atteindre. Peut-être était-ce encore l’effet de la drogue qu’il avait dû avaler. Il lança aux trois sœurs.
— Expliquez-moi ce qui se passe. Qu’est-ce que ça veut dire tout ça ? Pourquoi m’avez-vous attaché ?
Silence total.
— Séverine… Sylvette… Serena… mais expliquez-moi ! Je ne sais pas à quoi vous voulez jouer, mais, le SM et tout ça, ce n’est pas trop mon genre, alors détachez-moi. Cela ne m’amuse pas du tout.
Et il ajouta en pensée, sans le dire : vous me faites plutôt peur. Cette fois-ci Séverine parla.
— Mon pauvre ami. Bien sûr qu’on va te détacher.
Sylvette poursuivit.
— À ta place je ne serai pas aussi pressé. Mais puisque tel est ton souhait…
Lucien n’avait jamais encore vu autant de dureté dans le visage de Sylvette, qu’il avait pris jusqu’à présent pour l’insouciance incarnée. Cette insouciance prenait aujourd’hui l’aspect d’une ironie corrosive et inhumaine. Ce fut le regard inflexible de Séverine qui se troubla. Sans doute pour dissimuler son émotion, elle se tourna vers ses sœurs.
— Il faut qu’on lui explique pourquoi. C’est mieux, quand même.
Serena et Sylvette haussèrent légèrement les épaules en fermant les yeux.
— Si tu crois qu’il peut y comprendre quelque chose.
Lucien découvrait une Sylvette totalement inattendue, insensible et méprisante. Séverine se retourna vers Lucien.
— Je ne sais pas comment te le dire, Lucien, mais je vais essayer d’être clair. Avec ce don spécial que tu possèdes — tu vois ce que je veux dire — tu es une sorte, disons… d’erreur de la nature. Tu sens bien que tu ne peux pas rester comme ça. Il faut que ça s’arrête un jour. Quel âge as-tu ? Tu n’en sais rien, et personne n’en sait rien. Tu es grand, tu es beau, mais que connais-tu de la vie ? Quand je parle de la vie, je ne veux pas dire cette espèce de mouvement perpétuel qui te fait courir, mais de quelque chose que tu ignores totalement.
Lucien essayait de se soulever désespérément.
— Mais qu’est-ce tu racontes Séverine…
Il poursuivit, à voix basse.
— Ces filles sont folles
Et reprit à haute voix, presqu’en hurlant.
— Vous m’entendez ? Vous êtes folles. J’en ai assez, laissez-moi partir.
Sylvette leva les yeux au ciel.
— Je te l’avais dit, Séverine, il est vraiment trop bête.
Sans se démonter, Séverine poursuivit.
— La vie ce n’est pas courir dans tous les sens, comme tu l’as toujours fait. Non. C’est un fleuve sans retour . Toutes les rues que tu dois emprunter sont à sens unique, jusqu’à l’impasse finale, the dead end. Tu comprends ?
Même s’il n’avait jamais lu autant de bienveillance dans le regard de Séverine, Lucien la dévisageait avec horreur.
— Tu comprends, Lucien, si ça continue, tu ne peux pas mourir, et ça, c’est un problème, un vrai problème.
Lucien parut plus calme, presque serein.
— Admettons. Mais toutes les trois, qu’est ce que vous avez à faire là-dedans, et en quoi ça vous regarde ?
Séverine continua, bravant le regard réprobateur de ses sœurs.
— Ça nous regarde. Si tu avais cherché un peu à te cultiver, au lieu de passer un temps que tu croyais inépuisable à courir dans les tous les sens de l’espace, et dans tous les sens du terme, tu aurais peut-être entendu parler des trois Parques, ou des trois Moires, ou encore des trois Nornes. La première tient la quenouille, la seconde la débobine et la troisième, sans se laisser fléchir, tranche le fil de la vie.
Après un silence, Séverine poursuivit.
— D’habitude, on n’a pas vraiment besoin d’intervenir en personne. Mais là c’était un cas de force majeure. Remarque, on t’a quand même laissé une chance. C’est toi qui as tout gâché lorsque tu es revenu en arrière pour draguer Sylvette. Là c’était trop tard. Tu comprends ? Mais je m’y attendais. Sylvette est irrésistible.
La vie de Lucien repassa comme un chaos dans sa tête. Comme des éclats de souvenirs, ou plus exactement, des souvenirs qui volaient en éclats. Dans cette turbulence, la tempête de ses souvenirs venait s’épuiser contre trois récifs impassibles, Séverine, Sylvette et Serena.
Avec une lueur de compassion qui voilait son regard solaire comme une légère brume matinale, Séverine conclut.
— De toute façon, si tu ne m’avais pas trompé avec Sylvette, et avec Serena, tu serais mort quand même, en renonçant à tes escapades dans le temps. Alors, mourir pour mourir… En fin de compte, tu auras la chance d’avoir une mort aussi originale que ta drôle de vie.
Lucien fut agité d’un soubresaut.
— Quoi ? Vous allez me tuer ? C’est ça ? Mais vous êtes folles.
Sylvette balança la tête de gauche à droite.
— Je te l’avais dit, Séverine, c’est vraiment un imbécile.
Séverine, sans répondre, s’écarta dans l’ombre d’un coin de la chambre. Serena s’avança sans dire un seul mot. Se penchant jusqu’à caresser du bout du sein le pauvre Lucien entravé, elle trancha d’un coup net, avec les petits ciseaux d’or les cinq nœuds qui le retenaient prisonnier. Sylvette resta froide et lointaine.
Lucien Romano se leva d’un bond et s’assit sur le lit en massant ses poignets pour tenter vainement d’en faire disparaître les fins bracelets rouges que les liens y avaient gravés. De son coin obscur, Séverine lui dit d’une voix qui vibrait légèrement.
— Vas-y Lucien, pars. La porte est ouverte.
L’atmosphère était si étrange que Lucien renonça à demander des explications. Il aurait sans doute l’occasion de revoir les sœurs séparément. On verrait bien. Il ramassa sa veste qui enjambait le dossier du fauteuil. Avant de sortir, il eut encore le front de lancer.
— Même pas mort ! Au revoir les filles.
Il sortit en trombe de l’appartement et dévala l’escalier.
La lumière de la rue lui parut être celle de la fin d’après-midi. Il avait donc dormi longtemps. Il s’engagea sur la chaussée, en levant machinalement la tête vers les fenêtres de l’appartement des trois sœurs. Il les vit derrière les vitres tels trois spectres. On entendit un crissement de freins et un bruit mat. La rue se remplit d’une vague odeur de caoutchouc brûlé et de cris des passants. Une femme demanda à un homme d’âge mûr qui s’était accroupi auprès de Lucien.
— Alors ?
— Il est mort, madame. On ne peut plus rien faire pour lui.
On entendit une sirène deux tons qui se rapprochait du lieu de l’accident.
FIN
© Noircommenieto, 2011
