SÉVERINE et ses sœurs occupaient un grand appartement bourgeois, dans un quartier qui avait eu son heure de gloire au siècle dernier. Cette gloire passée, on ne pouvait la percevoir que de deux façons. De l’extérieur, en contemplant les façades, si l’on savait jouer adroitement de ses battements de cils pour épousseter l’épaisse couche de noir qui les habillait. De l’intérieur, pour celui qui avait la chance de connaître l’occupant d’un appartement qui n’avait pas été tronçonné pour s’adapter aux bourses plates des nouveaux habitants du quartier.
Quand il se présenta chez les trois sœurs, un bouquet de lysanthius à la main, Lucien Romano eut l’impression d’entrer sous la voûte nacrée d’une huître, tant le contraste était puissant entre la richesse intérieure de l’appartement et la façade rugueuse et sale de l’immeuble.
— Bonjour. Vous êtes Lucien ? Entrez donc, et venez vous asseoir, ma sœur est juste allée faire une course.
Le salon, tout comme le hall d’entrée et le long couloir que Lucien emprunta en suivant les petits pas glissés de sa jeune hôtesse était densément meublé. Des meubles de toutes les époques déposés par le temps. L’ensemble n’avait pourtant rien de chargé ni d’étouffant. Meubles, décors, cadres, moulures, gypseries, lustres s’y étaient placés avec tant de naturel qu’aucune autre disposition ne semblait être possible. C’était plutôt comme des concrétions de l’appartement qui formaient une sorte de grotte aux stalagmites de boiseries sombres et aux stalactites de plâtre ouvragé et de cristal taillé.
– Ne restez pas planté comme un if. Vous êtes ici presque chez vous. Vous allez bien prendre un petit verre sans attendre que Séverine revienne ? Qu’est-ce que je vous sers ?
– Je suis désolé, j’ai beau être chez moi je ne me souviens plus de ce qu’on peut y boire, répondit finement Lucien. Lucien Romano est un grand comique.
La jeune femme émit un petit rire frais, s’éclipsa puis revint avec quelques bouteilles sur un plateau. À la suite d’une intense, mais brève, réflexion commune, elle versa deux petits verres de porto et s’assit en face de Lucien.
– Je suis heureuse de voir enfin à quoi vous ressemblez. Depuis que j’ai entendu parler de vous par Séverine.
– Ah? Elle vous a parlé de moi. Depuis longtemps ?
– Dès le premier soir de votre rencontre. Elle nous a dit, à Serena et à moi : j’étais aux Deux Glaçons et j’ai rencontré un garçon.
– C’est tout ce qu’elle vous a dit ?
– Oui. Mais d’habitude elle ne nous dit jamais quand elle rencontre un garçon. Alors c’était évident que vous lui plaisiez.
— Ah !
– Mais depuis elle élude le sujet. Elle nous a juste annoncé, hier, votre visite pour aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi elle ne nous raconte plus rien sur vous. Enfin, je ne savais pas pourquoi, maintenant je sais…
Elle le regarda avec un air malicieux avant de poursuivre.
– … C’est parce que vous êtes plutôt beau garçon. Elle avait peur que je tente de vous séduire.
Elle rit avec tant d’ingénuité que Lucien ne fut pas tenté d’interpréter cette dernière phrase comme une avance. C’était une pure gaminerie. C’est sûr. Tout de même. C’était la deuxième fois que ce type d’allusion apparaissait au sujet des sœurs de Séverine. Cela commençait à devenir agaçant. D’autant plus qu’il s’agissait d’une très jolie femme et que Lucien sentait monter en lui ses vieux démons aux pieds fourchus.
Dans la série des trois sœurs, ce devait être la plus jeune. Mais elle ne ressemblait en rien à Séverine. Il l’aurait rencontré par hasard dans la rue, il n’aurait jamais imaginé que ce fût sa sœur. Son visage n’avait rien du rayonnement solaire de celui de Séverine. Il rappelait plutôt la lumière du feu follet, ou celui d’un petit soleil fugace entre deux nuages gris. Ce qui le rendait, en somme, tout aussi attirant, conclut Lucien.
— Vous m’avez parlé de Serena… Tout à l’heure. Qui est-ce ? Une autre sœur ?
– Exactement. C’est notre aînée. Moi, Sylvette, je suis la cadette. C’est Séverine la plus jeune. Vous ne le saviez pas ?
Lucien n’osa pas avouer qu’il s’était trompé dans l’ordre de succession des sœurs. Mais Sylvette le devinait. Elle avait l’habitude de cette confusion.
– Oui, je l’ignorais. Mais, vous savez, Séverine ne m’a pas non plus beaucoup parlé de vous. Et votre sœur, euh… Serena. Elle est aussi allée faire une course ?
Sylvette haussa les épaules.
– Mais non, elle est dans sa chambre, bien sûr. Décidément, Séverine ne vous a pas dit grand chose.
Effectivement, Julien Romano aurait bien aimé quelques éclaircissements. Mais il pensa que cela viendrait à son heure, que sa curiosité pouvait attendre le moment favorable pour être rassasié. Si tant est qu’une curiosité puisse être réellement rassasiée. Et puis la grande sœur ne l’intéressait pas plus que ça pour l’instant. Son désir voletait plutôt autour de Sylvette en décrivant des courbes de plus en plus rapprochées.
Lucien vivait à l’instinct. Son infidélité ne cachait aucune perversion, aucun désir de domination. Il n’avait pas le fantasme du harem. Son infidélité était celle de l’enfant capable d’oublier en un clin d’œil un jouet pour un autre. Comme un enfant, il était entier et plongeait chaque fois avec la même conviction.
Symétriquement, sa fidélité pour Séverine était, elle aussi, tout à fait instinctive. C’était comme un soleil qui avait happé son regard, un jour, aux Deux Glaçons. Il s’était laissé inonder par la chaleur d’un sentiment nouveau qui l’avait cloué tel un baigneur sur le sable de l’été. Pour Séverine il avait oublié Isabelle, Nathalie, Gaëlle, Brigitte, Juliette, Zoé, Marie-Claire, Cécile, Fatima, Madeleine, Joséphine, Samia, Marianne, Laurence, Danièle, Myriam, Valérie, Gabrielle, Françoise, Deborah, Michèle, Sandrine, Annick, Sophie, Ginger, Martine, Natacha, Florence, Christine, Hélène, et toutes les autres dont j’ai oublié le prénom… Que ma lectrice qui aurait croisé le chemin de Lucien Romano et que j’ai omise dans cette liste me pardonne.
Mais sur la plage inondée du soleil de Séverine il venait de percevoir un petit rayon mutin. Un petite lumière autonome, discordante, qui n’était pas un reflet du grand soleil dont il était tombé amoureux. Elle n’avait pas la même évidence aveuglante. C’était, au contraire, plutôt sa fugacité qui la rendait attirante, la manière qu’elle avait de se jouer de toute capture, de s’éteindre lorsqu’on croyait la saisir, et de briller lorsqu’on relâchait l’attention.
Tout à sa poursuite, Lucien entendit à peine le claquement de la serrure qui s’ouvrait, et le bruit sourd de la porte d’entrée qui se refermait. C’est un mouvement du regard de Sylvette qui lui fit comprendre que Séverine venait de rentrer. Elle fit un détour par la cuisine pendant un temps qui sembla une éternité. Le temps s’étire douloureusement quand un silence gêné succède au bavardage. Puis elle parut dans l’encadrement de la porte du salon.
– Ah, tu es déjà là, cœur. Et tu as fait la connaissance de Sylvette.
Lucien observa un curieux phénomène. D’un simple regard, Séverine avait éteint le visage de Sylvette, comme l’on mouche une chandelle. Sylvette fixait maintenant un point invisible sur le mur du salon. Mais ce qui glaça Lucien jusqu’aux os ce fut précisément le regard de Séverine, étincelant, meurtrier. Ce regard, il l’entr’aperçut un court instant. En une fraction de seconde Séverine, qui avait lu l’effroi dans les yeux de Lucien, radoucit son visage et décocha un large sourire à l’adresse de son amant.
Elle refusa le porto que lui proposait sa sœur et disparut dans la cuisine. Sylvette sans cesser de regarder par terre se retira dans une autre pièce, abandonnant Lucien dans le salon.
Le repas les réunit à nouveau tous les trois, dans un demi silence. Lucien risqua quelques banalités pour lancer une conversation, mais ne parvint qu’à produire des phrases décousues et stupides, qui finissaient par devenir des sons étranges et incongrus, et semblaient produire la même gêne qu’une pétarade de gros mots. Les deux sœurs paraissaient bien étranges et comme absentes. En observant leurs visages Lucien eut le sentiment de voir deux autres femmes. Séverine avait perdu ce regard solaire qui donnait envie de se brûler les ailes ; Sylvette n’avait plus, dans les yeux, ces petits feux follets que l’on avait envie d’attraper au risque de s’enliser dans le marais. Séverine avait d’un seul coup perdu tout attrait et Lucien se demanda comment il avait pu, pour elle, abandonner toutes les autres femmes.
Lucien se rappelait distinctement ces petites lumières qu’il avait vues clignoter dans les yeux de Sylvette. Elles lui manquaient et lui paraissaient tout à fait indispensables. Il prit donc instantanément ce qu’il pensa être la meilleure décision. Il ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, il se trouvait aux Deux Glaçons, peu de temps avant que Séverine n’entre dans l’une des multiples facettes de sa vie. Lucien attendait Hélène au café des Deux Glaçons. Il savait qu’elle ne viendrait qu’avec une bonne demi-heure de retard, car c’était la quatrième fois qu’il recommençait la même scène, dans le but de peaufiner ce premier rendez-vous. C’est important un premier rendez-vous. Ça conditionne toute une relation.
En ce milieu d’après-midi, la grande salle enveloppée dans une chaude pénombre ne retenait que de rares clients. Cela tranchait avec l’animation qui l’habitait à l’heure où les bureaux du quartier lâchent leurs meutes d’employés affamés. Quatre fois Lucien s’était assis et avait retiré son blouson pour l’endosser sur la chaise, puis avait commandé un demi. Quatre fois il avait remarqué, au fond à droite, la vieille en manteau poils de chameau qui mâchouillait je ne sais quoi, avec un regard bovin. Et puis aussi cet homme très distingué, aux cheveux poivre et sel, qui persistait à porter un chapeau et une longue écharpe en soie blanche. Sans doute le poète du quartier en grande tenue, se dit Lucien.
Il savait qu’il entrerait bientôt un retraité couperosé qui appellerait le patron par son prénom et déplierait le journal du jour sur le comptoir en commentant à haute voix les résultats sportifs du week-end. Mais, cette fois, il ne l’attendrait pas. Lucien se leva, paya sa note à la caisse et se précipita dehors pour ne pas rencontrer Séverine, traversant la terrasse déserte sans se retourner, tel Loth fuyant Sodome et Gomorrhe.
Il savait où rencontrer Sylvette. Il suffisait de traîner dans le quartier aux maisons bourgeoises noircies qui avait eu son heure de gloire au siècle dernier. Plus précisément même, à l’adresse exacte de la maison des trois sœurs. Trois jours de suite, il se promena en vain avec une feinte négligence sur le trottoir de leur immeuble. Le quatrième, il en vit sortir une jeune femme qui prit la direction opposée à celle de sa planque en faisant frémir les plis de sa jupe. Lucien la reconnut instantanément et lui emboîta le pas. Il était rompu aux méthodes d’improvisation destinées à aborder une inconnue dans la rue. Mais ce fut elle qui fit le premier pas.
Se retournant brusquement vers lui, Sylvette lui tendit son sac à main en lui disant tout simplement :
— Excusez-moi, Monsieur, vous pourriez me tenir mon sac deux minutes, s’il vous plaît ?
Ses yeux avaient retrouvé les étincelles de ses feux follets et il était impossible de lui refuser quoi que ce soit. S’appuyant contre le mur, elle leva délicatement la jambe pour ôter son escarpin et en faire tomber un petit caillou. Ce mouvement découvrit, l’espace d’un éclair, aussi vivement que les feux follets de son regard, un petit triangle blanc légèrement bombé sous sa jupe, à l’entrecroisement des cuisses, ce qui porta Lucien Romano au comble de la confusion. Il en fallait, d’habitude, beaucoup plus que ça pour lui faire perdre ses moyens. Mais ce jour-là, il resta tout bête et décontenancé. Ce fut donc Sylvette qui garda la main.
— Merci beaucoup, Monsieur, vous êtes bien aimable. Oh ! Ce petit caillou me paraissait bien plus gros lorsqu’il était au fond de ma chaussure.
Comme Lucien lui tendait le sac sans rien dire. Sylvette ajouta.
— C’est bizarre. Vous ne m’invitez pas à prendre un verre ? D’habitude c’est ce qui se fait dans ces circonstances.
— Oui, bien sûr. Je vous prie de m’excuser. Où avais-je la tête ? Vous connaissez un petit endroit sympathique ? C’est que je ne suis pas du quartier…
Sylvette parlait avec autant d’aplomb que d’ingénuité. Ce qui avait le don d’enlever à ses propos toute aspérité. Les phrases les plus inattendues ou les plus provocantes paraissaient arriver tout naturellement à ses lèvres. Elle l’entraîna dans une rue parallèle. Le petit troquet de quartier s’appelait Au canon de Bratistopol. Ce devait être une bataille, quelque part dans les Balkans, ou en Russie, qui ne devait pas avoir eu lieu la veille. Lucien ne connaissait rien en histoire, n’y trouvait aucun intérêt et se disait que, de toute façon, il ne devait pas être le seul à s’en fiche dans ce bar, et que les seuls canons que l’on pouvait y trouver ne pouvaient faire de mal qu’au foie, éventuellement.
La porte fit un petit tintement sympathique quand ils entrèrent. C’était un de ces établissements dans lequel on pouvait détailler les strates des embellissements successifs. Le comptoir en zinc martelé par les verres et les coudes devait être d’origine. Le buffet en formica accusait la quarantaine. Les décors et les chaises étaient entrés dans le bar dans les années 1970. Les tables rondes unipodes paraissaient sans âge. Lucien et Sylvette se choisirent un petit coin contre la vitrine.
— Alors comme ça, dit Sylvette, en faisant pétiller ses yeux, vous n’êtes pas du quartier ? Vous habitez loin d’ici ?
— Euh! Oui. Vers le port.
— Je vous poserais bien une question, elle est très indiscrète. Vous n’êtes pas obligé de me répondre, mais je me demande pourquoi vous traîniez par ici. Il n’y a pas de magasin intéressant, rien à voir de particulier. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre dans ce quartier mortellement ennuyeux à part rentrer chez soi ?
Lucien était trop fasciné par les petits feux follets qu’il tentait d’agripper de son regard pour s’inquiéter de la brutalité et de l’indiscrétion de cette question. Mais son expérience lui fit éviter les écueils d’une réponse directe qu’il contourna nonchalamment d’un petit coup de barre comme un palingénétonaute expérimenté.
— Vous ne vous êtes pas blessée avec ce petit caillou ?
— Un peu, mais j’ai surtout peur d’avoir filé mon collant.
Sylvette avait ôté son petit escarpin et couché sa jambe sur la banquette.
— Laissez-moi faire, j’ai une certaine expérience.
Il avait prononcé ces derniers mots avec sur un ton très professionnel, même si on ne voyait pas vraiment, à la réflexion, de quelle profession il s’agissait. Mais quand Lucien faisait son grand numéro de séducteur la plupart des femmes ne réfléchissaient déjà plus. Lucien saisit le pied de Sylvette entre ses deux mains et le massa en appuyant sa paume et en l’effleurant de la pulpe de ses doigts. La jambe eut un petit réflexe de recul que Sylvette maîtrisa aussitôt. Comme elle semblait se laisser faire, Lucien s’enhardit jusqu’à la malléole et remonta en longs mouvements sur le mollet, en glissant sur le tissu du collant qui s’échauffait. D’un geste brusque, Sylvette dégagea sa jambe et la serra contre l’autre.
Lucien prit son air d’adolescent à qui l’on est forcé de pardonner la gaucherie de ses manifestations de libido. Aucune femme n’y pouvait résister.
— Excusez-moi. Vous avez de si jolies jambes. Je suis désolé. Je ne sais pas ce qui m’a pris.
Sylvette fit danser ses petits yeux pétillants.
— Vous n’avez rien à vous faire pardonner. C’était très agréable.
— Non, je suis vraiment confus.
Il regarda sa montre.
— Vous faites quoi, là, tout de suite ? Rien de spécial ? Je vous invite à déjeuner pour me faire pardonner. J’insiste.
Il ajouta, avec une hypocrisie qu’il voulait manifeste.
— Je vous promets de ne plus vous prendre le pied. Alors ? Vous acceptez ?
Sylvette accepta. Ils décidèrent de manger sur place, hésitant peut-être à sortir par peur de rompre le charme. Ils asséchèrent un demi de Saumur, puis un autre, un verre de Sancerre chacun, pour faire passer le fromage, et puis encore un dernier, pour la bouche.
Quand ils se retrouvèrent dehors, ils avaient beaucoup parlé, s’étaient bien échauffés, et n’envisageaient pas de se quitter. Ils semblaient soudés l’un à l’autre comme s’ils se connaissaient de très longue date. C’est ainsi que Lucien se retrouva frôlant le petit corps de Sylvette dans le petit ascenseur en bois qu’il avait déjà emprunté pour venir à l’invitation de Séverine.
L’appartement paraissait désert. Sylvette entraîna Lucien dans une chambre qui devait être la sienne. Là, ils firent l’amour presque toute l’après-midi. Ils somnolaient la tête de l’un sur le ventre de l’autre, quand on entendit du bruit dans l’entrée de l’appartement.
— Ce n’est rien. C’est juste ma sœur qui rentre.
Les deux amants se rhabillèrent à la hâte et sans soin. N’importe qui d’autre que Lucien aurait été extrêmement gêné à l’idée de croiser le regard de son ex-maîtresse, même en sachant que celle-ci ne pouvait pas le connaître, puisqu’il ne s’était encore rien passé entre eux. Mais un palingénétonaute a vécu tellement de ses situations apparemment absurdes qu’il ne se laisse pas facilement ébranler. Lucien sentit cependant un petit pincement derrière les tempes. Séverine n’était pas la femme qu’il avait fréquentée le plus longtemps. Cette notion n’avait aucun sens pour lui. Au contraire, on pouvait même dire que les femmes qu’il avait vues le plus longtemps étaient les relations les plus ratées, puisqu’elles avaient nécessité de longues périodes d’allers et retours pour lui plaire. Ce qui plaçait Séverine à part, c’est justement qu’il n’avait pas éprouvé le désir d’effectuer de voyages temporels pendant tout le cours de leur relation, à l’exception d’un seul. Le dernier.
Quand il sortit de la chambre pour prendre congé, Séverine était bien là, debout dans la pénombre. Juste devant lui. Sa silhouette se dessinait à contre-jour, découpée par la grande fenêtre de l’entrée, et son regard s’était rétracté dans deux petits reflets blancs. Lucien observa ce visage qu’il avait vu chaque jour depuis des mois, caressé et embrassé, et auquel il était étranger. Lucien murmura un bonjour auquel la jeune femme répondit en écho, d’une voix claire et presque métallique. C’est alors qu’il lui sembla percevoir quelque chose qui l’horrifia. Il ne savait pas pourquoi, mais son intuition lui soufflait une idée incroyable : Séverine le connaissait déjà.
Lucien bredouilla un bonsoir en baissant la tête, promit à Sylvette de la rappeler, sortit de l’appartement et reprit l’ascenseur dans l’autre sens.
En repensant, plus tard, à cette curieuse intuition qui l’avait déjà fait frissonner lorsqu’il s’était trouvé dans l’appartement des sœurs, il tourna et retourna dans sa tête tous les petits événements de la journée, le petit caillou dans l’escarpin, le geste familier de Sylvette lui tendant son sac et relevant sa jambe pour découvrir sa petite culotte, la facilité avec laquelle il avait réussi à l’entraîner vers un bar, puis à l’inviter à déjeuner et enfin à coucher avec elle. C’est un peu comme si Sylvette, elle aussi, l’avait déjà connu avant leur première rencontre. Quand je dis première, je sous-entends celle qui aurait dû être la première pour Sylvette, la deuxième, en fait pour Lucien.
C’était la première fois qu’une telle idée venait à son esprit. Cette impression ne reposait sur rien de précis, c’était juste un fantôme d’idée qui s’évanouissait si l’on essayait de le fixer, puis revenait hanter un coin du cerveau dès que l’on y pensait plus.
Lucien n’était jamais vraiment fatigué, même s’il avait vécu dans un décalage horaire permanent. Il ne semblait pas vieillir, non plus, puisque le temps n’avait pas de prise sur lui. Autrefois, il n’aurait quitté Sylvette que pour rejoindre Élisabeth, puis Aurore, Sophie ensuite, puis encore Garance, une nouvelle fois Sophie, car il n’aurait pas été satisfait de sa prestation précédente, et ainsi de suite. Mais depuis qu’il avait rencontré Séverine, la première fois, au sens de Lucien, rien n’était plus comme avant. Il était devenu monogame et dormait comme un être humain ordinaire, un de ces prisonniers du temps soumis à la fatigue. Sa curieuse impression s’estompa puis pâlit pour céder la place à une petite étoile du berger qui brillait dans son demi-sommeil. Elle avait l’éclat des yeux de Sylvette et lui disait : — pense à m’appeler demain .
C’est ce qu’il fit, le lendemain, et tous les jours qui suivirent. Lucien se débrouilla pour éviter de croiser Séverine. C’était assez facile puisqu’il habitait dans un quartier très éloigné de l’appartement des sœurs. Sylvette remplaça rapidement Séverine dans son cœur, dans ses bras et dans ses draps. On aurait dit que tout recommençait presque pareil. Aucun orage ne semblait pouvoir déchirer le petit nuage qui leur faisait un nid douillet. Ils allaient par les rues, comme des amoureux de vingt ans, serrés l’un contre l’autre dans une sorte de nœud vivant. Ils passaient leurs loisirs à se chercher, à se retrouver et à imaginer ce qu’ils pourraient bien faire pour ne pas se quitter. Souvent, ils ne faisaient rien. Mais cela semblait délicieux.
Il y avait quand même petite différence. Jamais Lucien ne demanda à Sylvette de l’inviter chez elle. Sylvette ne le lui proposait pas non plus. L’entente était parfaite. L’entente, ou la complicité ? Car l’impression étrange que Lucien avait eue au tout début de leur relation réapparut à la faveur d’une bourde qu’il laissa échapper, un soir où Sylvette se faisait prier pour rester dormir chez lui.
— Il faut que je parte, disait-elle, j’ai promis à ma sœur de rentrer. Il est tard, elle va s’inquiéter.
Lucien répondit avec un petit sourire entendu.
— Séverine, s’inquiéter pour toi ? Tu rêves ma puce.
Dès qu’il s’entendit prononcer cette phrase un peu plate mais anodine, Lucien se mordit les lèvres. Il s’était bêtement trahi. Sylvette n’avait jamais mentionné le prénom de sa sœur. Comment aurait-il pu le connaître ? Il commença à échafauder mentalement de fausses raisons de le connaître quand même. Il l’avait lu sur la boîte aux lettres. Non. Sur l’annuaire plutôt. Mais il aurait l’air d’un maladroit pris la main dans le sac s’il ne figurait pas dans l’annuaire. Sylvette avait prononcé ce prénom en dormant… Non. C’était un ami percepteur qui lui avait donné le prénom de la sœur…
Mais Lucien faisait gesticuler en vain son esprit. Sylvette avait l’air de trouver tout naturel que Lucien paraisse connaître non seulement le prénom, mais encore la personnalité de sa sœur. Elle décida finalement de rester pour la nuit. Ce qui ne calma pas les inquiétudes de Lucien. Il était persuadé que Sylvette savait tout en faisant semblant de ne pas savoir. Il repensait aussi à cette histoire de troisième sœur, qu’il n’avait jamais vue, mais dont Séverine lui avait parlé, et dont Sylvette avait confirmé la présence dans l’appartement en des termes mystérieux.
Lucien n’était pas homme à tergiverser et à tanguer entre le doute et les hésitations. Il mûrit donc un projet audacieux. Celui de se rendre à l’appartement en l’absence de Sylvette et de Séverine pour rencontrer la troisième sœur. Comment Sylvette avait-elle dit qu’elle s’appelait déjà ? Ah oui! Serena.
Les deux sœurs qu’il connaissait ne paraissaient pas exercer une profession stable et bien définie. Lucien n’avait jamais réussi à savoir ce que l’une ou l’autre faisait dans la vie. Chacune avait éludé la question, et comme Lucien avait du tact il n’avait pas osé insister. D’ailleurs cela lui importait peu. Il aurait, lui-même été très embarrassé de répondre à la même question. Mais cela rendait l’expédition dans l’appartement délicate. Lucien décida donc de provoquer leur absence.
Il élabora un stratagème simple mais efficace. Il commença par louer deux places de théâtre. La troupe du Trolleybus jouait à l’époque une adaptation d’un Tramway nommé désir, avec Suzanne Létourdi dans le rôle de Blanche Dubois. Puis il prétexta un empêchement de dernière minute et donna les deux places à Sylvette en lui répétant que c’était dommage de laisser passer pareille occasion, qu’il fallait qu’elle y aille quand même, en invitant quelqu’un d’autre. Il se doutait de sa réponse.
— Bon, puisque tu ne peux pas, ou ne veux pas, m’accompagner, je vais demander à ma sœur si elle n’a rien prévu d’autre.
Elle n’avait rien prévu.
(suite et fin la semaine prochaine…)
© Noircommenieto, 2011
