Les Deux Glaçons

L’HOMME ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait le philosophe d’Ephèse. C’est vrai, généralement. Mais le philosophe d’Ephèse ne connaissait pas Lucien Romano. Lui, il avait un don particulier et extraordinaire. Il l’avait découvert par hasard, à l’âge de dix ans, et depuis, il en usait et en abusait. Il avait le don de palingénésie. Un don ou une maladie. Il est difficile de trancher. En tout cas, c’est une faculté extrêmement rare, et j’avoue n’avoir jamais rencontré qu’un seul spécimen de palingénétopathe. Peut-être en existe-t-il d’autres, dans les forêts d’Amazonie ou d’Irian Jaya. Qui sait? Ce don très rare lui permettait tout simplement de pouvoir revivre à volonté ce qu’il venait d’avoir vécu. De remonter le temps, comme on rembobine une bande magnétique. Avec la possibilité de l’effacer, et de réenregistrer une autre tranche de vie.

Cela se passait le plus simplement du monde. Il suffisait à Lucien de fermer les yeux le temps nécessaire, et de reprendre le film de sa vie au bon endroit. Mais pour ceux qui ne possédaient pas ce don, c’est-à-dire tous les autres, ces retours en arrière restaient totalement imperceptibles. Après quelques balbutiements et quelques bégaiements temporels, Lucien avait compris très vite les avantages de la situation. Qui n’a pas rêvé de pouvoir corriger le passé en utilisant les leçons du présent? Bref, Lucien Romano était le seul humain connu à bénéficier d’un droit à l’erreur, d’un droit absolu à l’erreur.

La première fois, ce fut un dimanche, par une longue et ennuyeuse journée chez tante Martine. Le repas avait été un long calvaire. Lucien avait déjà avalé une insipide salade de crudités ensanglantée par des cubes de betterave rouge, puis une tranche de gigot gris parpaing avec de la purée aux peaux de flageolets. Le plus difficile c’était de parvenir à glisser la fourchette dans la bouche exactement au bon moment, en profitant d’un court répit entre chaque haut-le-coeur. C’était épuisant. Lucien savait, de plus, pour avoir tenté l’expérience, qu’il était vain de chercher à entraîner les petits blocs compacts de cette affreuse nourriture par de grandes gorgées d’eau. Tante Martine utilisait vraisemblablement des carafes d’eau non bouchées en guise de désodorisant de réfrigérateur. L’eau que l’on buvait chez elle était donc un concentré de tous les restes racornis ou en voie de décomposition qu’elle conservait avec zèle, pour ne pas gâcher, car c’est péché de jeter la nourriture. Lucien était persuadé qu’elle servait cette eau spécialement à son intention, puisqu’elle ne buvait elle-même, ainsi que tous les autres adultes, que du vin. Mais Lucien avait tort. Il ne savait pas que le vin de Tante Martine, un affreux rosé aigrelet, était encore plus imbuvable que son eau. Il ne le sut même jamais, car, avant d’avoir le droit de le boire il découvrit le moyen d’échapper au repas dominical.

Il regretta très fort d’avoir quitté son lit douillet le matin même en fermant les yeux tout à fait machinalement. Aussitôt, il se retrouva entre ses draps, chez lui, dans la maison encore endormie, guettant les premiers bruits venant de la chambre de ses parents. Sans comprendre vraiment ce qui lui était arrivé, il savoura ce moment qui lui plaisait tant, entre grillon et coq. Il entendait, dans la cuisine, le glougloutement du café, puis un bruit de succion qui indiquait que les dernières gouttes d’eau du réservoir s’étaient vaporisées, la voix empesée de son père mal réveillé, et celle de sa mère qui montait dans les aigus comme le bruit d’une perceuse électrique patinant dans le béton.

Mais ce moment qu’il lui semblait déjà avoir vécu lui laissait aussi une curieuse impression. Comme si une collision s’était produite entre le déjeuner du dimanche chez tante Martine et le réveil du dimanche dans son lit. Le gigot flageolet et l’eau nauséabonde n’avaient rien d’un rêve, ou plutôt d’un cauchemar. Il restait dans sa mémoire comme, sur un papier, le sillon d’un trait de dessin après qu’il eût été gommé.

Lorsqu’il entendit sa mère entrer dans la chambre en glapissant qu’il fallait se lever et s’habiller pour ne pas être en retard chez tante Martine, Lucien ferma les yeux et se retrouva instantanément un quart d’heure plus tôt. Il entendit son père se lever, des chocs assourdis de vaisselle, et le glouglou de l’eau versée dans la cafetière électrique. Puis la voix aiguë de sa mère.

Le premier étonnement passé, Lucien, en garçon intelligent, avait vite compris qu’il pouvait faire de ce don quelque chose de plus intéressant qu’échapper au déjeuner dominical chez tante Martine. Il eut donc une scolarité des plus brillantes. Les professeurs admiraient sa faculté à savoir répondre impeccablement à presque tout, faculté qu’ils prenaient, bien sûr, pour une grande intelligence. Effectivement, Lucien était assez intelligent pour se tromper exprès de temps en temps, pour faire parfois un tout petit peu faux, afin de ne pas éveiller trop l’attention sur son étrange prescience. Mais la paresse étant la pente la plus inclinée chez l’être humain, il réussit l’exploit de passer pour un élève brillant sans faire l’effort de ne jamais rien retenir. Il était à la fois l’éternel premier de la classe et parmi élèves les plus incultes de toute l’école.

C’est ce qui explique la suite de l’histoire de Lucien Romano. Ce don aurait pu, en effet, lui ouvrir la porte des plus grandes écoles, lui offrir sur un plateau une brillante carrière professionnelle. Mais la facilité est mauvaise conseillère. Il serait toujours temps, demain, se disait-il, d’utiliser ce don rare et précieux pour des choses aussi ennuyeuses. Pas la peine de se presser, demain, et même après-demain, ou plutôt la semaine prochaine…

Car Lucien était parvenu à la saison de l’éclosion des sentiments et des boutons sur les joues. À l’âge où les garçons apprennent à connaître les jeunes filles en procédant laborieusement par essais et erreurs, Lucien tirait profit de son don de palingénétonaute pour accélérer son éducation sentimentale et devenir rapidement un tacticien hors pair de la séduction.

Depuis, donc, Lucien avait persisté dans cette veine anacréontique  et trouvé des choses bien plus intéressantes à faire que de chercher un travail sérieux et de s’y plonger corps et âme pour pouvoir acheter l’entrecôte. Par exemple, jouer avec le passé pour séduire la femme qu’il désirait, en recommençant indéfiniment sa conquête. Par exemple, prendre une impasse amoureuse à rebrousse temps pour en retarder la chute. Par exemple, remonter en amont dans la vie d’une autre femme pour la rencontrer avant cet imbécile dont elle était aujourd’hui éprise, et qui la rendait inabordable. Etc. Au fil du temps, fil qu’il pouvait donc dérouler et rembobiner à sa guise, il était devenu un Don Juan implacablement efficace. Il était, de plus assez beau garçon, ce qui ne gâchait rien.

Le lecteur sérieux à l’esprit pratique et rationnel se demande sans doute d’où il tirait suffisamment de ressources pour mener grande vie en s’abstenant de courber l’échine dans un emploi plus ou moins terne. Je l’ai vu très souvent jouer à des jeux dits « de hasard » par les gens ordinaires. Mais le hasard n’entrait jamais, évidemment, dans les calculs de Lucien. Comme à l’école, il suffisait qu’il gagne modérément, donc anonymement, pour ne pas attirer l’attention sur sa veine insolente.

La vie d’un séducteur évoluant dans un monde ordinaire, en trois dimensions, est déjà un vrai casse-tête. Imaginez la gymnastique mentale quotidienne que nécessite, dans la vie ordinaire, la gestion d’un agenda qui doit éviter que l’Isabelle du mardi rencontre la Nathalie du mercredi, que Gaëlle qui arrive pour le dîner croise Juliette qui sort d’un goûter prolongé. Sans compter les imprévus. La visite surprise de Marie-Claire, qui passait dans le quartier, juste au moment où l’on allait conclure avec Joséphine.

Lucien Romano, lui, vivait dans un monde à quatre, cinq, dix, à n dimensions. Bien sûr, il avait toujours la possibilité de repartir dans le passé un peu plus en amont pour contourner les problèmes. Quoi de plus facile de proposer à Joséphine une promenade sur le lac du jardin zoologique pour éviter la visite surprise de Marie-Claire?

C’est jouable lorsqu’on est raisonnable sur le nombre des conquêtes. À partir d’un certain seuil cela devient plus périlleux. En reprenant encore la même histoire — mais c’est pour mieux s’imprégner de l’univers spécial de Lucien Romano — Imaginez que Lucien propose à Joséphine une promenade sur le lac, pour éviter la visite surprise de Marie-Claire. Il lui faut aussi s’assurer qu’ils ne vont pas croiser dans l’escalier Pauline dont le rendez-vous de ce soir sera décalé afin de permettre un quatrième dîner avec Laurence qui se montrera bien âpre à séduire. Ce qui nécessitera encore un petit retour en arrière, où Lucien risquera de tomber nez à nez avec Martine. Ce qui l’obligera à fuir encore en amont dans le passé, et à rencontrer précisément Marie-Claire venue lui faire une petite visite surprise. Coucou, c’est moi, je passais dans le quartier, j’ai vu de la lumière je suis montée. Mais après tout, cela n’aura plus d’importance, puisque, entre temps, il aura égaré Joséphine quelque part dans l’histoire. Où sera-t-elle alors? Peut-être seule dans une barque sur le lac du jardin zoologique. Mais pourquoi y serait-elle allée sans lui sur ce lac? Et puis qui c’est cette Joséphine? Je ne connais pas de Joséphine, moi, Lucien Romano.

Vous êtes perdu? Ne vous inquiétez pas, moi aussi. Et Lucien n’en parlons pas. Ce sont des trucs à se retrouver au lit avec trois cachets d’aspirine.

Pour écarter de tels désagréments Lucien avait appris à régler sa vie en grand tacticien. Avec pour unique objectif d’affronter ses conquêtes une à une, en évitant de se retrouver en rase campagne devant un bataillon d’amazones en furie.

Il y passait des journées entières. Mais peut-on encore parler de journées pour décrire ces immenses plages de temps à rallonge pendant lesquelles Lucien faisait des allers et retours sans compter? Il pouvait aligner cinq ou six déjeuners consécutifs, revenir une septième fois pour l’apéritif, puis dîner trois fois, avec une petite escapade, dans l’intervalle pour retrouver Brigitte qui attend son petit-déjeuner au lit, après une nuit d’amour. Mais peut-on encore parler de nuits pour décrire les débauches nocturnes à répétition de Lucien?

Vous êtes perdus? Ne vous inquiétez pas, moi aussi. Lucien un peu moins. Parce qu’il avait fini par en prendre l’habitude. Il tombait de temps en temps, terrassé par la fatigue, sans savoir exactement combien de temps il vivait entre chacun de ses repos. Le calcul était d’autant plus compliqué qu’il pouvait très bien se retrouver projeté tout éveillé au milieu de l’un de ses sommeils, pour les besoins d’un événement se déroulant le matin suivant. Mais les catégories de matin, de midi et de soir avaient-elles encore un sens pour Lucien? Vous êtes perdus? ne vous inquiétez pas…

En dépit de cela, Lucien Romano gardait un corps superbe et jeune. On lui donnait dix ans de moins que son âge réel. Mais la notion d’âge avait-elle un sens pour Lucien Romano? Le temps avait-il même une prise sur lui. Car pour modeler un visage, un corps, le temps, comme tout artiste, a besoin de retrouver son bloc d’argile bien sagement assis sur sa selle. Comment, sur un courant d’air, creuser des rides, ciseler la peau des doigts, graver des pattes d’oies ou ces petites parenthèses de chaque côté de la bouche?

Jeune, beau garçon, sans âge apparent, et d’un âge réel approximatif, Lucien était, de plus, infatigable. Quand il dormait, c’était plutôt pour se conformer aux usages, ou pour faire plaisir  — les femmes aiment bien qu’un homme dorme à leur côté. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas senti ses paupières s’alourdir et ses pensées s’égarer entre le rêve et la réalité dans une douce somnolence. Seul l’ennui ou la monotonie auraient pu le lasser. Mais, à vrai dire, pour s’ennuyer, il faut encore en avoir le temps.

*

Et Séverine apparut. Le mot n’est pas trop fort. Ce fut vraiment une apparition. Lucien attendait Hélène au café des Deux Glaçons. Il savait qu’elle ne viendrait qu’avec une bonne demi-heure de retard, car c’était la troisième fois qu’il recommençait la même scène, dans le but de peaufiner ce premier rendez-vous. C’est important un premier rendez-vous. Ça conditionne toute une relation.

En ce milieu d’après-midi, la grande salle enveloppée dans une chaude pénombre ne retenait que de rares clients. Cela tranchait avec l’animation qui l’habitait à l’heure où les bureaux du quartier lâchent leurs meutes d’employés affamés. Par trois fois Lucien s’était assis, avait retiré son blouson pour l’endosser sur la chaise, puis avait commandé un demi. Par trois fois il avait remarqué, au fond à droite, la vieille en manteau poils de chameau qui mâchouillait je ne sais quoi, avec un regard bovin. Et puis aussi cet homme très distingué, aux cheveux poivre et sel, qui persistait à porter un chapeau et une longue écharpe en soie blanche. Sans doute le poète du quartier en grande tenue, se dit Lucien. Il savait qu’il entrerait bientôt un retraité couperosé qui appellerait le patron par son prénom et déplierait le journal du jour sur le comptoir en commentant à haute voix les résultats sportifs du week-end.

Mais elle, elle, il la voyait pour la première fois. Et c’était totalement incompréhensible. Elle était entrée par effraction dans une tranche de son temps.

Assise juste devant la fenêtre elle fumait une cigarette en le regardant de ses yeux verts. Son épaisse chevelure s’enflammait au contact du contre jour. Ce qui donnait encore plus de présence à l’ovale de son visage. Un visage dont Lucien ne parvenait pas à se détacher, qui finit par devenir le centre de la grande salle du café des Deux Glaçons, puis le centre du monde. La vieille gâteuse, le poète toquard, le sportif de zinc, le patron désabusé derrière son comptoir, tout fut emporté, mêlé, concassé avec les boiseries en faux bois, les tables en faux marbre, les chaises en faux Thonet, les banquettes en faux cuir et la rumeur de la rue qui passait sous la porte. Un visage d’une impossible sérénité au milieu de la tempête qu’il avait déclenchée. L’œil du cyclone, pensa Lucien.

Elle plissa légèrement les yeux et les ailes du nez pour découvrir un alignement de petites dents d’un émail bleuté. A cet instant-là, Lucien avait déjà totalement oublié Hélène. Avec la rapidité, la hardiesse et la prudence du loup solitaire attaché à sa proie, il commanda deux demis, en indiquant de deux mouvements de doigts sa propre table et celle de l’inconnue.

— Je me suis permis… dit-il avec la plus feinte simplicité.

— Merci, c’est une bonne idée, répondit-elle avec la même feinte simplicité.

Elle planta son regard vert bien au fond des yeux bleus de Lucien:

— Si vous voulez, vous pouvez venir le boire avec moi.

Pour l’instant, il n’y avait rien à refaire. Tout était parfait. Ils discutèrent longtemps, se lançant à grandes enjambées des préliminaires de conversation les plus usés jusqu’aux premières confidences. Elle lui parla de la Chine, du Brésil, du Chili, là où il n’était jamais allé. Trop occupé à faire ses perpétuels voyages dans le temps, il avait négligé les voyages dans l’espace. Ceux des mortels ordinaires. Un peu dérouté, il se rappela une escapade à İstanbul, avec l’une de ces ex. Elle eut l’air intéressée. Il en fut surpris. Lorsqu’il proposa de l’y emmener aussi, elle eut un petit air jaloux. Il en fut flatté.

Elle n’avait pas un visage particulièrement mobile. Mais il se révélait extrêmement changeant. Parfois juste un petit muscle en modifiait le modelé. Parfois plutôt sa couleur, ou plutôt sa lumière. Sa peau semblait en effet s’éclairer de l’intérieur, comme dans un tableau de Degouwe de Nuncques.

Tout était si parfait. Leurs désirs coulaient sans obstacles, sans méandres et sans îles de galets vers la haute mer. Tout était si parfait que jamais il ne vint à l’esprit de Lucien de recommencer la scène. Lorsqu’ils furent en vue de l’océan, ils pensèrent tous les deux à la même chose. Mais Lucien n’osa pas lui proposer de venir prendre un dernier verre à la maison. Elle non plus.

Le patron des Deux Glaçons rangeait bruyamment les chaises en refermant inexorablement le demi-cercle autour de la petite table. C’est une tactique usée mais efficace pour faire comprendre aux derniers clients qu’il est temps d’aller dormir ou d’aller au diable si l’on y tient. Hélène avait dû venir tout à l’heure, avec sa demi-heure de retard. Elle avait dû repartir furieuse, en prenant le Ciel à témoin qu’elle n’avait, après tout, qu’une petite demi-heure de retard.

— À bientôt.

Elle fit un dernier sourire à Lucien, en lui caressant le bout des doigts puis disparut dans la nuit, aussi vite qu’elle était apparue en plein jour. C’est à ce moment-là que Lucien se rendit compte qu’il ne connaissait même pas son prénom. C’était pourtant simple. Il lui suffisait de fermer les yeux… Chose étrange. Il ne pensa même pas à cette solution. Elle lui avait dit : — À bientôt. —, c’est qu’ils se reverraient bientôt. Non ? Et il sentit son cœur battre comme s’il voulait briser les barreaux de son thorax, tandis qu’une chaleur remontait le long de ses tempes.

Eh! Lucien. Ça va pas. Qu’est-ce qui te prend. Mais ferme les yeux, bon sang. Retourne en arrière. Demande-lui son prénom, son nom, son numéro de téléphone, son e-mail. Je ne sais pas moi. Propose-lui un resto, là, tout de suite. T’es con, Lucien. Elle est mûre, prête à être cueilli.

Mais du plus profond de lui-même j’entends encore Lucien qui me répond simplement : — Elle m’a dit à bientôt. C’est qu’on va se revoir —. Et je sens son cœur s’agiter dans sa cage comme un oiseau pris au piège. Et le sang fouetter ses tempes comme des drisses par grand vent.

Effectivement, ils se retrouvèrent le lendemain. Au même endroit. Sans qu’ils se soient donné rendez-vous. Puis les jours suivants. D’abord aux Deux Glaçons. Puis ailleurs. Elle s’appelait Séverine. En trois semaines, ils écumèrent les restaurants des alentours. Un soir, Lucien finit par l’inviter chez lui boire un dernier verre. Ils firent l’amour. D’abord sur le canapé. Puis dans la chambre. Puis dans la douche.

Un mois entier était passé. Et Lucien avait vécu comme tout le monde. Jamais il n’avait fait appel à son étrange don, ou son étrange pathologie. Ce n’était pas volontaire de sa part. Il n’y pensait plus, tout simplement. Pourtant, tout n’était pas resté parfait pendant un mois. Ils s’étaient même disputés. Une petite brouille sans importance, puisqu’ils s’étaient réconciliés le lendemain devant le fameux magret de canard aux airelles et aux cèpes de la mère Soulard.

Aucun orage ne semblait pouvoir déchirer le petit nuage qui leur faisait un nid douillet. Ils allaient par les rues, comme des amoureux de vingt ans, serrés l’un contre l’autre dans une sorte de nœud vivant. Ils passaient leurs loisirs à se chercher, à se retrouver et à imaginer ce qu’ils pourraient bien faire pour ne pas se quitter. Souvent, ils ne faisaient rien. Mais cela semblait délicieux.

Il y avait juste un détail qui chiffonnait Lucien. C’était toujours elle qui venait chez lui. C’est vrai qu’il habitait un très bel appartement donnant sur le jardin de la Préfecture. Un héritage familial qui l’avait déjà beaucoup aidé à donner l’estocade, autrefois, lorsqu’il jouait les Don Juan. Même la femme la plus farouche aurait pu difficilement y résister. Mais Lucien commençait à trouver bizarre que Séverine ne l’ait jamais invité chez elle. Non seulement elle ne lui avait jamais proposé de venir dans son appartement. Même en coup de vent. Mais elle ne lui en avait même jamais parlé. Et pourtant, ils s’étaient fait tant de confidences que rien de l’un ne paraissait échapper à l’autre.

Un jour, il décida de lui en parler. Il choisit un  moment favorable. Ils se chamaillaient avec les coussins du canapé, en riant comme des enfants.

— Pourquoi on n’irait pas chez toi ce soir, pour changer?

Séverine s’arrêta, un coussin à la main. Un court instant, il sembla à Lucien voir un frisson d’horreur traverser son regard vert, avant qu’elle ne ferme les yeux. Son visage se figea.

— Je savais bien qu’un jour tu me poserais cette question. Tu sais, ce n’est pas une bonne idée. Mais maintenant que tu l’as dans la tête…

Elle paraissait si résignée, si triste, que Lucien regretta sa question idiote. Il lui enlaça le cou avec tendresse.

— C’est rien, Sév, cela n’a aucune importance. On va rester ici. Tu veux bien?

Séverine le dévisagea avec un drôle de regard. Peut-être celui d’une femme qui voit partir son jeune fiancé pour une guerre lointaine d’où ne reviennent jamais que des cercueils.

— Tu sais bien que c’est trop tard. Tu vas y penser tout le temps. Même si tu ne me dis rien. Et puis tu vas te demander pourquoi?

Il la regarda sans comprendre. Elle poursuivit, en détournant son regard.

— En fait, c’est un peu délicat. Je n’habite pas toute seule.

Lucien s’affaissa dans le canapé comme assommé par le plafond. Une vague lueur revint aux joues de Séverine. Elle prit un air faussement courroucé, animé d’un petit sourire retenu.

— Non. Ce n’est pas ce que tu imagines. Je n’ai personne d’autre que toi dans ma vie…

Elle hésita un peu.

— J’habite avec mes sœurs.

La grosse boule que Lucien avait dans la gorge disparut avec la légèreté d’une bulle de savon éclatant sans laisser de trace.

— Et qu’attends-tu pour me les présenter tes sœurs. Ah! je comprends, si elles te ressemblent les sœurettes… tu crains la concurrence…

Et en disant cela il la prit par la taille pour la faire tomber à la renverse sur le tapis du salon, et il riait, il riait. Il riait d’un de ces rires épidémiques contre lesquels on ne peut rien. Ils s’esclaffèrent tous les deux en se roulant sur le tapis et en culbutant fauteuils et table basse. Séverine le bloqua sur le sol en le plaquant de ses bras tendus. Elle ne riait plus. Le regard vert plongea dans les yeux bleus comme la première fois, aux Deux Glaçons.

— On va y aller chez moi. Mais, je t’aurai prévenu.

— Quoi ? T’as peur que je drague tes sœurs?

— Oui. C’est exactement ça.

Lucien sentit la glace lui monter aux joues. Car Séverine n’avait vraiment pas l’air de plaisanter en disant cela. On aurait même cru voir un voile de larmes contenues passer sur ses beaux yeux verts.

(suite la semaine prochaine…)

© Noircommenieto, 2011