—  Je vais faire du cinéma, et devenir célèbre, tu te rends compte ? C’est génial. J’en reviens pas.

À l’autre bout de la terrasse du Grand Café Chiche, le garçon intrigué jette un regard en biais sur la seule table occupée ce mercredi de printemps. Les deux jeunes filles doivent avoir la vingtaine. Celle qui a crié un peu plus fort que la coutume ne l’autorise dans la petite ville de Gimont-sur-Lamech exhibe un caraco rouge vif, frappé au niveau du cœur d’un motif noir, doré et pelucheux. L’autre porte juste un polo beige et une petite médaille en sautoir. Le garçon pense que cela fait déjà une demi-heure qu’elles traînassent devant leur tasse de café vide et leur verre d’eau du robinet. Bon, c’est vrai, la terrasse est vide, mais ce n’est pas avec ce genre de client qu’on va faire son chiffre d’affaires.

— Tu ne t’emballes pas un peu trop vite, Solange ? Pour l’instant tu m’as juste parlé d’un producteur qui avait répondu à l’un de tes courriers en te disant de passer, éventuellement, je dis bien, éventuellement, le voir si tu montais à Paris, un jour.

— Mais je ne t’ai pas tout dit, Annick.

Annick regarde, intriguée, Solange qui se trémousse dans son jean moulant. Son visage rayonnant semble en transfiguration.

— Oui, je ne t’ai pas tout dit. Hier, je suis allée voir une voyante. C’est incroyable ce qu’elle m’a annoncé.

— Heu ! Solange, tu ne crois pas qu’elle a simplement annoncé ce que tu voulais entendre ?

Il suffit à Annick de regarder les yeux de Solange levés vers le ciel à l’image de ceux de la statue baroque de Sainte Thérèse d’Avila qui congestionne de sa masse blanche désordonnée le chœur roman de l’église de Gimont.

— Mais non Annick. Elle s’était pas trompée pour mon bac. Et quand j’ai eu cette histoire avec Laurent, elle avait bien dit qu’il reviendrait. Personne ne pouvait y croire, même pas moi. Et pourtant c’est bien ce qui est arrivé quinze jours après. Tu ne peux pas savoir, toi. Tu n’es jamais allé chez elle. Tu sais, elle a deviné un tas de trucs perso sans que je ne lui dise rien. Elle est très forte.

— Bon, admettons.

— Je lui ai dit que je voulais faire du cinéma, qu’elle me dise ce qu’elle voyait pour mon avenir. Et tu sais pas ce qu’elle m’a dit ? Exactement ? J’ai tiré une carte toute bleue, et elle m’a dit : « Mademoiselle, je vois la réussite, une réussite éclatante ». Puis j’ai tiré plusieurs autres cartes, et elle a ajouté « je vois beaucoup de notoriété, c’est vraiment incroyable, c’est ce qui sort dans toutes les cartes ». Tu m’imagines quand j’ai entendu ça. Et puis après, elle a encore dit « Une notoriété fulgurante, dans un avenir très proche, très très proche, je dirais moins d’un mois, et peut-être moins d’une semaine ».

Annick regarde son amie avec une certaine inquiétude.

— Et tu l’as crue ?

— Non seulement je l’ai crue, mais je pense qu’il n’y a pas une minute à perdre. Je prends le train de dix heures vingt pour Paris.

— Ah, je vois. Et c’est pour ça que tu m’as donné rendez-vous ici cet après-midi.

— Oui, je voudrais que tu m’accompagnes à la gare. Je suis si heureuse. Et puis je ne sais pas quand je reviendrai à Gimont.

*

Quand Solange arrive à Paris, la capitale est en effervescence. Au printemps, selon la coutume, le ministre de l’éducation nationale, de la Recherche, de l’Enseignement supérieur et de la Réglementation des Foulards vient de bombarder sur les étudiants atones une nouvelle réforme de l’Université. À peine débarquée à la gare Saint-Lazare, elle se fait agrafer par sa grande amie Martine, en DEUG à Jussieu.

— Tu viens avec nous. On va manifester à Répu avec les copains du Collectif Alter-Université.

Et voilà Solange, dans son jean moulant à ceinture blanche cloutée et son petit haut serré rouge vif frappé au niveau du cœur d’un motif noir, doré et pelucheux, emportée dans un cortège d’étudiants en parkas kaki et en sweats à capuches. Épaules contre épaules, ballottée par la foule exubérante, elle rit, sans prêter attention aux slogans hachés par la foule sur des airs éternellement repris de manif en manif. De temps en temps Martine l’entraîne par le bras pour lui présenter quelqu’un, lui expliquer quelque chose ou simplement pour ne pas la perdre. Comme ces rues sont larges et belles, pense Solange, et puis tous ces gens, qui bougent, qui chantent. « C’est merveilleux, je suis à Paris, à Paris, et je vais faire du cinéma ».

Arrivée place de la République, Solange s’assied sur un lopin de gazon tapissé de tracts et de déchets. Les anneaux du long serpent discontinu des manifestants s’agglutinent pour ne plus former qu’une masse qui encercle la statue en bronze de la République. Martine montre à Solange des rangées d’hommes en noir casqués avec des boucliers transparents et des sortes de fusils qui ferment les rues du fond. Martine lui explique quelque chose qu’elle ne comprend pas à cause des cris et du bruit qui l’environne. Mais Solange acquiesce en riant. C’est merveilleux, elle est à Paris, et elle va faire du cinéma. Une notoriété fulgurante, dans un avenir proche, très proche, a dit la voyante.

Les heures passent. La foule décroît progressivement, mais cela ne se voit pas immédiatement depuis le petit nuage de Solange. Le processus de décomposition est déjà bien avancé quand elle s’en aperçoit. Les attroupements clairsemés se désagrègent rapidement. Des groupes s’en séparent en saluant et en emportant des banderoles enroulées.

— Attends-moi un instant, je reviens, dit Martine. On ira manger passage Brady, chez un Paki.

Solange se lève et marche de long en large dans l’espace déserté. Solange ne saurait pas dire pourquoi, mais elle sent une vague menace. Sans doute, tout simplement parce qu’un cumulus passe devant le soleil et que les ombres s’estompent et que la lumière devient grisâtre. Elle voit des gens courir. Puis une voix derrière elle.

— Zyva, mate la meuf, elle est trop.

Une autre voix, ou peut-être la même.

— Oh frangine, tu donnes ton portable à un pauv’indigène de la république ?

Se retournant, Solange se trouve face à un sweat gris encapuchonné. Elle ne voit pas de visage, juste un trou d’ombre, comme un spectre.

— Ne ouej pas avec mes nerfs, allez donne.

Interdite, Solange semble incapable de comprendre même ce qu’on lui demande. De toute façon, elle n’a pas de portable.

— ‘tain, elle me vénère cette taspé.

Un éclair blanc cisaille le regard de Solange. Elle sent une douleur dans le ventre qui la plie en deux. Au moment où elle relève la tête, elle reçoit une gifle vigoureuse. Un goût de sang dans la bouche. Un autre coup dans le ventre, plus violent. Elle sent l’urine couler dans son jean et une sorte de purée chaude pisser par son anus. À quatre pattes, elle vomit. Court répit. On rit au-dessus d’elle. Solange n’ose pas relever la tête. Ses longs cheveux blonds décolorés se collent au visage et entravent son regard. Puis l’impression d’être cassée par une douleur insoutenable au niveau des reins. Elle roule sur elle-même. Encore des coups dans le ventre, sur le nez, sur la bouche. Des petits morceaux durs et coupants dans la bouche. Impossible de cracher, elle étouffe. Une lumière aveuglante, puis le noir.

*

Le lendemain. Vingt heures. Musique tonitruante. Un homme en costume Prince de Galles apparaît sur l’écran, se découpant sur un fond bleu.

— Chers téléspectateurs bonsoir. Tout de suite le tragique fait divers qui bouleverse la France entière.

Un visage souriant apparaît et remplit le fond bleu.

— Annick, viens voir, on dirait ta copine Solange.

Annick accourt devant le poste, blêmit. L’homme dans la lucarne continue.

— Les manifestations étudiantes d’hier après-midi à Paris ont été endeuillées par la mort atroce de Solange Courtal. Après la dispersion des manifestants, les casseurs ont répandu la terreur place de la République…

— Tu ne m’avais pas dit qu’elle faisait de la politique ta copine Solange.

— Solange ? De la politique ? N’importe quoi. Mais laisse-moi écouter, papa.

— … s’en prenant aux manifestants isolés, volant leurs téléphones portables et les molestant. La jeune femme a succombé suite à de graves blessures, alors qu’elle avait été rouée de coup par plusieurs casseurs qui se sont particulièrement acharnés sur elle.

Le sourire de Solange est zappé, et une photo montrant un homme en sweat orange encapuchonné apparaît sur l’écran.

— … La police a pu appréhender trois des agresseurs après les avoir identifiés sur une vidéo qui a été tournée par l’un d’eux. Car, détail horrible, toute l’agression a été filmée à l’aide d’un téléphone portable. Ce film a été le soir même diffusé sur Internet, et repris dans le monde entier. Les images sont particulièrement insoutenables et peuvent choquer les téléspectateurs les plus sensibles, mais la rédaction a choisi de vous les montrer. Il fallait diffuser ces images. Nous sommes une émission d’information, ce meurtre en direct est une information.

Un flou sur l’écran puis on voit une jeune femme habillée d’un caraco dont le rouge bave un peu et d’un pantalon bleu moulant. Un homme s’approche, encagoulé, avec une écharpe dissimulant le bas du visage. Il s’arrête presque au contact de la jeune femme. Il lui décoche un violent coup dans le ventre, puis une gifle et encore un coup dans le ventre. La femme tombe sur le sol, se relève péniblement, se met à quatre pattes et avance comme un animal. Quatre autres hommes l’entourent. L’un d’entre eux saute sur elle à pieds joints. Elle se roule par terre. Les autres la disloquent à coups de pieds. L’un des hommes monte sur le corps couché qui ne bouge plus et fait un doigt d’honneur en direction de la caméra. Un deuxième la retourne face au ciel d’un revers de basket. Il la remue un peu du pied. On le voit triturer le zip de sa braguette et uriner sur le pantin immobile. Puis ils disparaissent tous du champ en mimant un pas de danse.

L’image se fige sur Solange couchée sur le dos et désarticulée. Le journaliste s’incruste sur l’écran.

— Ces images, diffusées d’abord sur Internet, dans des blogs, ont été reprises par la plupart des grandes chaînes de télévision. Le monde entier connaît maintenant le sourire de cette jeune femme de dix-neuf ans, Solange Courtal, qui ne demandait qu’à vivre à rire et à aimer… Nous avons avec nous Yves Balande, du Laboratoire de Sociologie urbaine. Yves Balande, vous avez étudié plus particulièrement ces nouveaux comportement très violents qui se répandent parmi les jeunes ?

Le champ s’élargit. Yves Balande est un homme mi-chauve, dans un pull gris souris.

— Bonsoir, Monsieur d’Arbor. Oui, le phénomène nouveau c’est le voyeurisme que cette violence engendre.  C’est ce qu’on appelle le happy slapping, des images très violentes, prises à la volée et envoyées sur le net…

— Pauvre Solange, ce n’est pas comme ça que tu imaginais faire du cinéma, murmure Annick, la gorge nouée.

— Qu’est-ce que tu dis, ma chérie ?

— Rien, papa, rien.

Et elle éclate en sanglot.

FIN

© Noircommenieto, 2010