Colette_miroir

G_Sand

La nouvelle de cette semaine est ce qu’on appelle  un “texte à contraintes”. Il devait commencer par la première phrase d’Indiana, un roman de George Sand… et se terminer par la dernière phrase de La chambre éclairée, un recueil de Colette.

 

Première phrase : “Par une soirée d’automne pluvieuse et fraîche, trois personnes rêveuses étaient gravement occupées, au fond d’un petit castel de la Brie, à regarder brûler les tisons du foyer et cheminer lentement les aiguilles de la pendule.”

Dernière phrase : “ On demande un plombier. ”

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Par une soirée d’automne pluvieuse et fraîche, trois personnes rêveuses étaient gravement occupées, au fond d’un petit castel de la Brie, à regarder brûler les tisons du foyer et cheminer lentement les aiguilles de la pendule. C’était trois hommes se situant de part et d’autre de la quarantaine. Chacun se recroquevillait dans son fauteuil, en ayant ramené ses pieds sur le siège.

– Je ne comprends pas, il devrait déjà être là, dit le premier.

– Oui, cela fait un bon moment que Marguerite a dû l’appeler, répondit le deuxième.

Le troisième ne dit rien. Il se concentrait sur les petites vagues du Cognac s’écrasant sur le galbe du verre qu’il faisait pivoter entre ses doigts. Une porte couina derrière eux, et une femme un peu massive entra dans le petit salon. Elle portait un tablier blanc, marchait pieds nus et tenait délicatement un plateau avec trois coupes de cristal.

– Ah! Marguerite, dit le deuxième. Qu’est-ce que vous nous apportez ?

Il devait être le maître de la maison. Chacun prit la coupe que lui tendait Marguerite en essayant d’en évaluer le contenu dans la pénombre du petit salon. Ils découvrirent trois boules de glace truffées de petits morceaux de fruits confits.

– Une plombières, Marguerite ? Mais nous avons déjà pris le dessert.

– Je croyais que c’était ce que Monsieur voulait, répliqua Marguerite avec assurance.

–  Allons Édouard, dit le premier homme, ce n’est pas une mauvaise idée, au fond. Cela nous fera passer agréablement le temps en attendant qu’il arrive.

– C’est même une excellente initiative, lança le troisième, qui avait cessé de contempler la tempête miniature dans son verre de Cognac.

Et les trois hommes se mirent à pelleter leur plombières avec ardeur. Marguerite se dandinait d’un pied sur l’autre, en frissonnant. Elle s’adressa à Édouard.

– Monsieur veut-il que j’apporte le serpillière ?

–  LA serpillière, rectifia Édouard, légèrement agacé, sans lever la tête de sa coupe de glace. Non, ce n’est pas la peine, il ne devrait plus tarder, à présent.
Le premier homme leva sa coupe d’un geste théâtral.

– Ça je dois l’avouer, dit-il, même si c’est une chouette bonne idée de manger de la glace, je me demande si c’est le dessert qui convient bien à la situation. Qu’en penses-tu Pierre-Jean ?

Pierre-Jean hocha la tête d’un air convaincu.

– C’est juste, Charles-Henri, ce n’est pas vraiment un dessert de saison.

– Voulez-vous que vous amène le mousse qui reste dans la cuisine ?

Les trois hommes, la petite cuillère dressée, interrogèrent Marguerite du regard. La présence d’un jeune marin dans une cuisine briarde, si loin de toute mer et de tout port, leur paraissait, sans doute, totalement incongrue. Ce n’était, en tous cas, visiblement pas la personne qu’ils attendaient. Pour rompre ce silence, Marguerite jugea nécessaire de préciser :

– Oui, le mousse au chocolat, il en reste encore de midi.

Les visages de Pierre-Jean et de Charles-Henri se fendirent furtivement d’un sourire de soulagement ; Édouard manifesta plutôt de l’agacement.

– Bon, ça va. Vous pouvez disposer, Marguerite.

– Mangeons de bon cœur, dit Charles-Henri histoire de dissiper toute mauvaise humeur, le côté rafraîchissant est tout de même un peu réchauffé par le petit goût de Kirsch.

C’était vrai, cette plombières était vraiment fameuse, et cela compensait bien cette attente interminable. La grande aiguille de la pendule du salon trottinait par petits sauts, suivie nonchalamment par la plus petite que l’on ne voyait pas vraiment avancer. Dans le foyer, le feu crépita, puis la flamme disparut dans un petit nuage de fumée blanche qui fut rapidement avalé par le conduit de la cheminée.

– Allons bon ! Le feu a été éteint. Il ne manquait plus que ça.

– C’était inévitable, dit Édouard. Vous devriez monter tous les deux dans vos chambres. Je peux attendre tout seul.

– Pas question, on reste avec toi, répondirent-ils d’une seule voix.

– On devrait quand même demander à Marguerite qu’elle nous apporte des couvertures.

Édouard se déplia courageusement de son fauteuil, remonta les jambes de son pantalon et se leva pour atteindre le fil de la sonnette qui pendait à droite du rideau de velours encadrant la haute fenêtre. Avant de venir se recroqueviller, il en regarda les carreaux que traversait une nuit opaque qui imprégnait le salon d’un noir glacial. On ne voyait rien à l’extérieur, mais un chuintement ponctué par le clapotis des gouttes se décollant du toit indiquait que la pluie tombait encore.

Marguerite entra dans la pièce, répondant à l’appel, puis revint avec les couvertures. Les trois hommes s’en enveloppèrent, ne laissant dépasser que la tête. Marguerite siffla entre ses dents en remarquant le foyer éteint qui donnait à la grande cheminée Renaissance un air sinistre.

– Je l’ai déjà dit à Monsieur, il lui faudrait une poêle dans ce salon.

– Qu’est-ce que vous voulez que je fiche d’une poêle, Marguerite, je ne sais même pas faire deux œufs sur le plat, vous le savez bien ?

– Mais non Monsieur, une poêle pour chauffer la pièce, répliqua-t-elle en haussant les épaules.

Monsieur soupira, évitant tout commentaire, et congédia la bonne d’un geste las. Avant d’aller se rasseoir, il proposa à ses amis d’en profiter pour aller jusqu’au petit guéridon verser à chacun un autre verre de Cognac. Ce qui fit l’unanimité. De toutes façons, Édouard avait maintenant son pantalon totalement trempé car les jambes étaient retombées et faisaient mèche ; l’humidité remontait par capillarité jusqu’à la ceinture. L’inondation du salon prenait des allures inquiétantes, et l’eau montait imperceptiblement, en clapotant sous les meubles.

Édouard se rassit et se drapa dans sa couverture. Ramassés dans leurs fauteuils, la main droite enserrant le ventre de leurs verres de Cognac, le regard se perdant vers des songeries brumeuses, les trois amis attendaient en silence. On aurait dit trois naufragés grelottant sur des bouées flottant dans une mer d’encre noire. La montée des eaux avait, en effet,  fait disjoncter toutes les lumières du salon, à l’exception du plafonnier en métal doré qui déversait une vague et lointaine lueur sur les vaguelette du salon.

Du trio d’amis en perdition, Édouard paraissait le plus inquiet, sans doute parce que, propriétaire des lieux il voyait avec moins de flegme que les deux autres son patrimoine mobilier sombrer dans ce naufrage. Il rompit le silence.

– Ce n’est pas normal il devrait déjà être là depuis longtemps.

– C’est vrai, cette attente est vraiment interminable. On pourrait jouer à un jeu de société, mais lequel ?

– Pas à la belote, en tous cas, il nous manque un partenaire. À moins de demander à Marguerite de faire le quatrième…

– Marguerite ? Impossible, ajouta Charles-Henri, elle confondrait les rois et les dames.

– Tout juste, dit Pierre-Jean en grelottant de rire et de froid, vous avez remarqué ? On dirait qu’elle a du mal avec les masculins et les féminins.

L’onde de rire atteignit Charles-Henri mais se brisa sur Édouard qui se dressa d’un bond sur ses pieds, comme frappé par la foudre. Les deux autres cessèrent de se tortiller et le regardèrent bizarrement.

– Bon sang, pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ?

Il se jeta sur la sonnette en pataugeant sans même prendre le soin de remonter le bas de son pantalon. Ce qui l’éclaboussa jusqu’au col de la chemise. Marguerite eut du mal à pousser la porte du salon. Ce qui provoqua une vague qui vint mourir sur la cheminée après avoir frappé les trois fauteuils.

– Monsieur m’a appelée ? Il veut me parler ?

Non, Monsieur voulait hurler.

– Marguerite, quand on a une gouttière qui fuit et inonde la maison, on ne fait pas venir une plombières. On demande un plombier.

FIN

© Noircommenieto, 2009