— Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?
Le lieutenant Benjamin Corbin balaie du regard la salle d’attente du petit commissariat de Grimont-sur-Lamech. Tous les sièges en plastique moulé qui, habituellement, proposent leurs cuvettes aux couleurs fanées et dépareillées comme seul ornement du hall sont occupés par une foule agitée, et bruyante. Il y a même des gens debout, adossés au mur verdâtre, et deux jeunes filles assises par terre. L’une d’elles tire avec obstination sur sa jupe un peu courte, par pure coquetterie car personne ne semble s’intéresser à sa petite culotte. Mais l’œil professionnel de Corbin remarque une ecchymose sur sa cuisse droite. Tous ces gens piaffent en attisant un brouhaha assommant.
— Je ne sais pas, lieutenant, ils viennent pour déposer plainte. Legruau en a déjà pris quatre, depuis son arrivée.
— Envoyez-moi le suivant, mais dans cinq minutes, le temps que je m’installe.
En passant devant la cafetière qui fait mijoter pour personne un jus noir un peu clair Corbin peste en se rappelant qu’il est parti de chez lui le ventre vide et qu’il prendrait bien, ce matin précisément, un grand mug de cette eau chaude colorée, infecte mais chaude.
Il vient à peine de s’asseoir quand il aperçoit un homme qui tortille sa casquette, à demi caché par le chambranle de la porte du bureau.
— Je m’excuse, Monsieur. À l’accueil, votre collègue m’a dit de venir ici.
— Entrez, je vous en prie, et asseyez-vous.
L’homme s’assoit sur une fesse.
— Alors ? Que vous est-il arrivé ? Racontez-moi ça.
— Bonjour Monsieur. Euh… Ben voilà, j’ai été agressé.
— Parfait… Donc vous avez été agressé… Quand ça ?
Le lieutenant parle machinalement en fixant l’écran de son ordinateur et en faisant cliqueter le clavier.
— Ben, hier après-midi.
Le lieutenant Corbin soupire en introduisant une feuille dans l’imprimante.
— Soit, à quelle heure, et où exactement ?
— Ben, rue Alfred-Timbaud, vers six heures.
Corbin fronce intensément les sourcils en se demandant où se trouve la rue Alfred-Timbaud.
— Parfait. Et vous avez pu identifier votre agresseur ?
— Ben, c’est-à-dire, oui. C’était un panneau de signalisation.
Corbin s’arrête de faire cliqueter son clavier, et un long silence passe dans la pièce comme un courant d’air. Il quitte l’écran des yeux pour regarder avec attention le plaignant.
— … Un panneau de signalisation, dites-vous…
L’homme doit être un fou en permission de sortie. Il ne paraît pas dangereux, mais de là à faire perdre son temps, de bon matin, à un lieutenant à jeun…
— … Un panneau de signalisation… Et ? Qui était à l’autre bout du panneau ?
— Mais personne, Monsieur, justement. Il n’y avait personne. Je passais sur le trottoir, devant l’école primaire. Vous savez, il y a un panneau là, avec des mômes dessinés dessus, marqué « attention enfants ». Croyez-moi je fais toujours attention aux enfants, avec ce qu’on lit dans les journaux, sur le racket et tout ça… Et bien quand je suis passé, j’ai reçu un coup violent dans le dos. Alors je me suis retourné. Il n’y avait personne, je vous jure, mais j’ai bien vu le panneau qui se redressait. Puis il a bougé et il a essayé de m’envoyer encore un coup. J’ai réussi à l’éviter. Alors il est devenu comme fou, il se tordait comme un arbre dans la tempête, et puis il a réussi à me frapper sur les tibias, regardez….
L’homme redresse le bas de son pantalon pour exhiber deux marques violacées sur ses jambes. Maintenant qu’il a vidé son trop plein et s’est déversé en torrent verbeux dans le bureau du lieutenant Corbin, l’homme apaisé s’affale sur sa chaise, en s’enfonçant dans le plastique thermomoulé. A ce moment-là, Corbin voit Legruau qui lui fait des signes dans l’encoignure de la porte. « Bon, se dit le lieutenant, il veut sans doute m’avertir que cet homme est fou ».
— Excusez-moi un instant, je reviens.
Legruau attire Corbin par la manche dans le couloir sombre. Il parle en baissant la voix.
— Il faut qu’on vous dise, lieutenant. Il s’est passé des choses bizarres hier soir. J’en ai déjà eu cinq ce matin, et Belmont en a déjà eu trois.
— Bon, ça fait huit, mais huit quoi ? huit « choses bizarres » ?
— Huit geignards qui viennent tous raconter des choses bizarres, des choses bizarres qui sont toutes arrivées dans la soirée d’hier et dans la rue Alfred-Timbaud. Le premier, j’ai cru qu’il s’agissait d’un fou. Pourtant, il avait l’air tout à fait normal, et bien comme il faut ? Vous pensez, un professeur de lettres classiques au lycée Domenech, c’est pas un charlot…
Corbin préfère garder pour lui-même son appréciation sur le corps enseignant. Legruau poursuit.
— … Mais au bout du troisième, et du quatrième… Et puis vous avez vu la salle d’attente, lieutenant ?
Corbin sait dissimuler un grand étonnement derrière un masque de marbre.
— Ne vous inquiétez pas, Legruau, continuez à prendre des dépositions, nous allons tirer ça au clair.
En regagnant son fauteuil, Corbin a déjà presque imperceptiblement changé d’attitude. En fait, disons qu’il commence à douter d’avoir affaire à un fou. Cela se sent dans le ton de sa voix, moins tranchante, plus huilée. Il prend la déposition dans les règles, remercie avec courtoisie le plaignant et se résigne à passer la matinée, voir la journée, car le hall d’attente du commissariat se gonfle de plaignants d’heure en heure, à enregistrer des plaintes et des mains courantes.
L’agacement du début devant la perspective d’une infatigable litanie de geignards a fait place à un intérêt croissant pour ce chapelet de récits d’agression aussi inquiétants que loufoques et incroyables. Il s’est pris à accélérer le rythme des auditions tant il a hâte d’en entendre une nouvelle.
Au bout de sept heures, avec juste un petit entracte jambon-beurre-bière-café, il a ainsi appris qu’un homme avait été flagellé par des câbles téléphoniques, un autre roué de coups par les planches d’une barrière qui s’était disloquée sur son passage, un troisième avait failli être lapidé par des pavés, cinq passants se sont plaint d’avoir reçu des pots de fleurs, quatre avaient manqué d’être étouffés par des auvents de toiles qui s’étaient détachés pour les envelopper, et je ne compte pas les volets s’abattant dans la rue, les tuiles se fracassant au pied des citoyens, les vitres se brisant et faisant siffler des lames de verre coupant. Une jeune femme était restée prisonnière une dizaine de minutes entre des barrières Vauban en folie. Une autre avait eu ses vêtements lacérés, apparemment par une nuée de pinces à linge affolées.
Un cycliste a raconté avoir vu l’explosion d’un feu tricolore. Il assure encore que lorsqu’il avait voulu récupérer son vélo, abandonné sous le choc, il avait trouvé un tas de métal et de caoutchouc qui paraissait avoir été broyé « par une mâchoire de tyrannosaure ». C’est l’expression même utilisée dans sa déclaration. La moitié des dépositions mentionnent, d’ailleurs, des dégâts sur des véhicules stationnés, pare-brises éclatés, pneus lacérés, carrosseries embouties, phares réduits en miettes…
L’après-midi, on a dû faire revenir les collègues en congé pour parvenir à endiguer le flot des plaignants. Il en arrive sans cesse, avec des agressions toutes neuves à raconter.
Une augmentation aussi vertigineuse de la délinquance dans la petite ville très calme de Grimont-sur-Lamech, qui ne compte d’habitude qu’une petite minorité d’ivrognes tapageurs, toujours les mêmes, et d’ados facétieux, a de quoi inquiéter. Mais penser que ce pic de criminalité a pour théâtre une unique rue de la localité, la rue Alfred-Timbaud, c’est tout simplement hallucinant.
— Une chance, le, ou les agresseurs n’ont pas pour l’instant fait couler de sang, lance le capitaine Sérapon.
— Si vous me permettez, mon capitaine, ce n’est pas tout à fait exact, dit Belmont, en enfilant sa veste pour rentrer chez lui. L’hôpital a appelé en fin d’après-midi. Une femme y a été admise après avoir été transpercée par la hampe d’une grille en fer forgée. Elle est actuellement sous surveillance en réa, et le pronostic vital est potentiellement engagé.
Sérapon ne répond rien, mais il a comme l’impression qu’un reptile lui glisse le long de la colonne vertébrale. Il a donc un bref frisson et rentre dans son bureau.
— Qu’on ne me dérange pas, je vais voir avec le commissaire Bristiel s’il est nécessaire d’avertir le préfet. Bonsoir à tout le monde.
Il claque la porte. L’équipe de la journée peut enfin quitter le navire.
La rue de la République est d’un calme totalement habituel. Tous les commerces ont baissé leurs rideaux. Sauf le café Chiche, encore éclairé, mais dont toutes les tables ont été placées tête bêche, les unes sur les autres, et les chaises empilées. Cramponnés au comptoir, une poignée d’irréductibles buveurs fait traîner des fonds de verre, histoire de s’incruster. Sourd au babillage répétitif des soiffards, le patron compte sa recette, en surveillant d’un regard panoramique furtif que le niveau des verres descend régulièrement et qu’il va enfin pouvoir remonter à la maison. Il fait un signe à Corbin qu’il aperçoit à travers la vitrine, signe que celui-ci prend pour une invite. Ce qu’il est peut-être.
— ‘soir Barnabé.
Barnabé fait un léger signe de tête en tendant la main.
— Tu peux encore me servir une anisette ?
Sans un mot, Barnabé pose un verre devant Corbin, y lance un glaçon, puis y verse l’anis et un filet d’eau. Dans le verre, un fantôme blanc apparaît puis bouscule le glaçon et occupe tout le verre, en s’élevant rapidement en volute. On dirait un peu la rue Alfred-Timbaud, avant et après, se dit le lieutenant. Avant et après cette curieuse et étonnante journée.
— Le fantôme de la rue Timbaud, dit Corbin, sans même réaliser qu’il parle à voix haute.
Barnabé referme le tiroir d’un coup sec.
— Vous allez pas vous y mettre vous aussi, Benjamin. Y’a déjà ceux là qui n’arrêtent pas depuis des heures.
D’un geste du menton il désigne les soiffards qui se serrent les uns contre les autres comme une escouade surprise par l’ennemi et prête à contre-attaquer dans un baroud d’honneur.
— C’est vvvrai, dit l’un. Matilon me l’a rraconté tout à l’heure. Il a été frappé par un fantôme, farpaitement monsieur.
Un autre acquiesce en silence, le verre à la bouche.
— Ouais, mais Matilon, il ne suce pas que de la glace, répond un troisième, en la jouant goguenard et incrédule.
— Tu peux faire le malin, mais c’est vrai. Ma cousine est à l’hosto, avec une fichue ferraille fichée dans l’abdomen, rétorque un quatrième. J’y étais tout-à-l’heure, les urgences font le plein. Rien que des gens qui sont passés rue Colonel-Rotbol hier soir ou cette nuit.
Le bigadier Corbin tique.
— Vous ne voulez pas plutôt parler de la rue Alfred-Timbaud ? Corbin pense, bien sûr, à l’info transmise par Belmont un peu plus tôt.
— Et bien moi je l’appelle rue Colonel-Rotbol. C’est comme ça quelle s’est toujours appelée cette rue. Je sais, je crois qu’elle a changé de nom, y’a pas longtemps, mais moi, le changement… hein, Barnabé, c’est plus facile quand on ne change pas ses habitudes, hein…
Et il montre son verre, qu’il a réussi à vider, emporté par son discours.
— Hein ! Barnabé, tu m’en remets un, c’est pas la peine que je te fasse un dessin. Tu connais mes habitudes, hein !
— Non, on ferme, bougonne Barnabé.
— Ben, et lui alors ?
Il montre l’anisette de Corbin.
— Lui c’est pas pareil. C’est pas un ivrogne qui va me faire rater le début de mon émission à la télé en se tapant l’incruste.
En lançant un regard complice à Barnabé, qui hausse les épaules, Corbin vide son verre d’un trait, et la gorge tapissée d’une douce chaleur, il prend congé et s’éloigne dans la rue.
Pour rentrer, à pied, depuis le commissariat jusqu’à chez lui, il a le choix entre prendre en enfilade la rue de la République, puis la rue Tromey et obliquer sur la droite, ou bien redescendre le cours Chassepot, puis parvenir jusqu’à son domicile par les ruelles du vieux Grimont. La rue Alfred-Timbaud se situe dans le quartier résidentiel bourgeois sorti de terre entre la fin du xixe et le début du xxe siècle sur des parcelles prises aux terres agricoles, c’est-à-dire dans un périmètre assez éloigné du centre ville. Mais rien n’étant jamais très loin de rien dans la petite bourgade de Grimont-sur-Lamech, faire un crochet par cette rue dont il avait entendu parler toute la journée ne parait pas une trop lourde épreuve au lieutenant Corbin. La curiosité, et l’anisette, sont un vigoureux remontant pour un homme rompu de fatigue.
La rue Marcel Grandin, qu’il descend à présent, est tout aussi habituellement calme que le reste de la ville depuis qu’il vient de traverser. L’éclairage public déverse une douce lueur orangée. Les rares fenêtres qui ne n’ont pas été aveuglées par des volets fermés laissent sourdre une clarté bleutée saccadée, et, en arrière fond, des voix, des rires, des musiques grandiloquentes, des applaudissements. Sur le trottoir d’en face, un homme en survêtement jaune frappé d’un grand logo violet est attelé à un gros chien qui renifle bruyamment et s’arrête à chaque jante pour lever la patte. Une chatte feule derrière un mur hérissé de tessons.
Quelque chose de bizarre attire le regard de Corbin. A mi-chemin de la rue Marcel Grandin, l’alignement des façades est interrompu par une tranchée obscure. C’est la rue Alfred-Timbaud. Plus on s’en rapproche, plus elle ressemble à une grande bouche d’ombre.
Non sans éprouver un certain malaise, le lieutenant s’engage rue Timbaud. Il comprend aussitôt pourquoi la rue est aussi noire. La majeure partie de l’éclairage public a été détruit, verre éclaté, hampes tordues, fils arrachés. Les trois seuls lampadaires rescapés laissent deviner une rue dévastée, jonchée de débris de bois, de plastique, de ferrailles, d’éclats de verre. Les carcasses de voitures stationnent contre les trottoirs. A mi-hauteur de la rue, c’est toute la chaussée qui a été éventrée. La rue s’est soulevée pour former des amoncellements de pavés, comme sous l’effet d’une invasion de taupes géantes.
Pas un chat. Pas un bruit. A l’exception de ce panneau à demi-détaché de l’équerre qui le vissait au mur de l’école. Il grince. Il grince de plus en plus fort, s’agite, se place brusquement à l’horizontale puis s’arrache dans un fracas d’épouvante et s’élance vers Corbin à la manière d’un disque lancé par un formidable athlète. Se plaquant au sol, Corbin évite de justesse le panneau qui achève son vol plané dans le pare-brise d’une carcasse d’auto. Comme au cinéma, le lieutenant Corbin sort son arme de service et roule sur lui même pour se retrouver à plat ventre, bien campé sur ses coudes. Mais en face de lui, il n’y a toujours personne.
Rien que la rue noire et vide. Mais au dessus, un craquement, puis comme des sifflements de fusées suivis d’un bruit de mitraille. Corbin voit de petits objets métalliques rebondir sur le trottoir d’en face, puis sent un courant d’air soudain qui agite les mèches supérieures de sa chevelure. Il lève prestement la tête. Une longue masse est en train de s’abattre sur lui. Une roulade pour s’échapper. C’est une gouttière qui vient de se détacher du toit du bâtiment de l’école. Avec une indicible terreur, le lieutenant Corbin voit la gouttière rebondir, onduler tel un gigantesque serpent, puis frapper à nouveau le sol avec frénésie en crevant le macadam du trottoir.
— On dirait qu’elle me cherche, pensa Corbin. C’est complètement délirant.
Corbin est maintenant debout au milieu de la chaussée, les jambes légèrement fléchies, l’arme tendue à bout de bras, prêt à riposter. Il tourne lentement sur lui-même. Mais c’est du dessous que le danger émerge. La chaussée tremble, se soulève, en crachant des pavés dans les airs. Corbin saute entre deux carcasses de voitures, le regard tourné vers ces lèvres qui postillonnent des pavés. Une lumière l’asperge sur sa droite. Ce sont les phares d’une des deux carcasses. Elle frémit et s’ébranle. Corbin a juste le réflexe de sauter sur le trottoir pour éviter d’être écrasé, en se protégeant par une roulade de la gouttière qui balaie toujours l’espace de son grand bras métallique, puis il court, il court, jusqu’à la rue Grandin, où il s’écroule, en sentant derrière lui un souffle glacé.
— Je crois qu’il y a un réel problème dans cette rue, se dit-il en lui-même.
*
Le lendemain, dès 7 heures du matin, le commissariat est en ébullition. Une queue de plaignants attend déjà en chapelet devant la porte. Le brigadier Belmont, de faction, les bloque en attendant 8 heures. A l’intérieur, tout le monde s’est regroupé dans la salle des pas perdus, qui est, en fait, un long couloir longeant les bureaux des officiers. Le commissaire Bristiel, en chemise, les mains englouties jusqu’aux avant bras dans les poches de son pantalon cingle d’un bout à l’autre du couloir, en aboyant, sans regarder les grappes d’agents en tenue et d’officiers en civil qui tapissent les murs en essayant de se faire le plus plat possible.
— Bon. Hier nous avons eu une longue réunion avec monsieur le préfet et monsieur le maire. Je ne vous fais pas un dessin, mais ils ne sont pas contents, pas contents du tout. Et moi, je n’aime pas quand monsieur le préfet et monsieur le maire ne sont pas contents. Je n’aime pas du tout. Le lieutenant Corbin, qui est venu me voir ce matin, m’a raconté des choses étranges. Hum ! Alors écoutez-moi bien. Moi je ne crois pas aux fantômes. Si vous avez besoin d’un marabout ou d’un exorciste, ce ne sont pas les charlatans qui manquent. Ici, nous sommes dans la po-li-ce, on cherche, et on trouve — il s’arrête un instant pour asseoir son effet — je dis bien, on trouve… des coupables, enfin des « présumés » coupables, comme ils disent — on entend une petite voix qui précise : « … des présumés innocents ». Le commissaire s’interrompt, se retourne lentement et fusille du regard au hasard — Je continue. Donc, je ne veux plus entendre aucune élucubration. En revanche, je veux du résultat. J’ai chargé le capitaine Sérapon de désigner une équipe qui va aller ce matin même interroger l’ensemble des riverains de la rue Alfred-Timbaud pour tirer cette affaire au clair. Ceux qui restent prendront les dépositions. Car j’ai cru comprendre ce matin en arrivant que l’hallucination collective continue. Essayez de ne pas mettre de l’huile sur le feu en ayant l’air de croire tout ce qu’on vous raconte. J’ai relu les plaintes d’hier, je suis sûr que, dans la plupart des cas, de simples mains courantes auraient suffi. Vous savez comme moi qu’il ne faut pas toujours croire les témoins. Surtout quand cela contrarie monsieur le préfet et monsieur le maire. Bon maintenant, rompez, et n’oubliez pas de passer consulter le tableau de service pour voir qui est désigné pour l’enquête.
Tout le monde remarque que le lieutenant Corbin a été évincé de la liste des « enquêteurs » chargés de ramener de la rue Alfred-Timbaud le faux fantôme avec une belle paire de bracelets. Plutôt bougon, Corbin s’est prestement retiré dans son bureau, après avoir fait un discret signe de tête à Legruau pour l’inviter à le suivre.
Corbin est debout contre la fenêtre, se massant l’épaule gauche en la tirant vers l’avant.
— Qu’est-ce qui vous arrive, lieutenant, vous avez l’air bizarre ?
— Je ne suis pas bizarre, je suis moulu, déchiré. C’est comme si j’avais été malaxé dans une bétonneuse. Ce n’est pas moi qui suis bizarre, c’est plutôt ce qui se passe rue Timbaud.
Et Corbin lui raconte dans le menu détail son aventure de la veille, avec la précision d’un rapport de police judiciaire.
— Vous avez compris, Legruau, que Bristiel ne partage pas mon opinion. D’ailleurs moi non plus, car il faudrait que j’ai déjà une opinion. Or je n’en ai pas l’ombre d’une. J’ai plutôt un vague sentiment, et une seule certitude, celle de ne rien comprendre. Ce qui est clair, mais que cela reste entre nous, c’est que je pense qu’il s’agit d’une affaire sérieuse, et que l’équipe de comiques que Sérapon a réunie ne rapportera que du vent. Pour moi, il faut boucler la rue, et confier l’enquête à la police judiciaire, avec l’appui logistique du labo de la PTS. Mais, évidemment, tout ce qui peut inquiéter un électeur…
La silhouette du lieutenant Corbin qui se dessine sur l’écran blanc lumineux de la fenêtre est agitée d’un frisson. Il hoche la tête.
— Bristiel serait d’un autre avis s’il avait été à ma place hier soir, rue Timbaud.
— Qu’attendez-vous de moi, lieutenant ?
— Bristiel m’a interdit de m’occuper de l’affaire. Il m’a demandé ce matin de reprendre le dossier Bentafleur.
Legruau fait une moue en prenant un air dégoûté.
— Quoi ? Bentafleur ? Cette vieille folle mytho ? Je le croyais enterré ce dossier. Je pensais que tout le monde avait fini par comprendre qu’à force de gamberger en regardant Les feux de l’amour et Derrick à la queue leu leu tous les après-midi à la télé mademoiselle Bentafleur avait fini par tout mélanger dans sa tête et qu’elle s’était imaginé être harcelée par la plupart des hommes de la ville.
— Je sais, Legruau, je sais, et Bristiel aussi le sait… Ça m’ennuie de laisser l’affaire de la rue Timbaud à des imbéciles. Je voudrais que vous soyiez juste mes yeux et mes oreilles sur le terrain. Je suis sûr que Sérapon va se planter, et il faudra que je n’aie pas l’air de tomber de la dernière pluie lorsque Bristiel finira par avoir besoin de moi.
*
Le troisième jour, Corbin remarque, en entrant dans le commissariat, que la queue des plaignants s’est considérablement amaigrie. Le hall d’accueil a retrouvé son aspect habituel et rassurant, avec son piteux alignement de chaises en plastiques thermomoulées, ses affiches fanées et bleuies et ses plantes vertes jaunies. La brillante équipe menée par Sérapon aurait-elle réussi à élucider le mystère Timbaud ?
Corbin s’est à peine calé dans son fauteuil fatigué que Legruau passe la tête dans l’encoignure de la porte.
— Je vous apporte un café, lieutenant ?
— Très bonne idée. Je vous attends.
Legruau revenu avec son café-alibi dans deux mugs dépareillés, Corbin ferme la porte et interroge du regard le brigadier.
— Vous préférez la tasse avec Titi et Gros Minet ou celle avec un paysage hollandais ?
— Ne vous foutez pas de moi Legruau. Alors ?
— Alors, quand Sérapon s’est pointé hier matin, avec ses cinq hommes en uniforme, il a trouvé la rue déserte, toujours aussi dévastée, et toutes les maisons vides. Les habitants de la rue ont fichu le camp. C’est pour ça qu’il n’y a plus personne en bas, à l’accueil. Vous pensez bien qu’il était emmerdé le Sérapon. Alors il est revenu au commissariat, et il a envoyé des convocations à tous les habitants de la rue.
— Ça c’est fûté…
— Evidemment, ces convocations il a fallu les porter aux intéressés. Alors Sérapon est retourné dans la soirée, avec toute l’équipe, pour les mettre dans les boîtes aux lettres de la rue Alfred-Timbaud.
— Ça c’est encore plus fûté… Continuez, et cessez de rire comme ça, Legruau, je trouve la bêtise plutôt triste.
— C’est parce que vous ne connaissez pas la suite. Toute l’équipe de Sérapon s’est faite agresser par le fantôme. Je ne sais pas ce qui s’est réllement passé, mais ils sont revenus tout penaud au commissariat. J’ai cru comprendre que les convocations avaient été transformées en confettis, et les collègues en cibles vivantes de projectiles divers.
— Comment Bristiel a-t-il réagi ?
— Belmont m’a dit que le commissaire avait fait fermer la rue à la circulation et placé des hommes à chaque extrémité.
Corbin repose son mug vide, l’air soucieux.
— Voilà, on y vient. Mais il ne suffit pas de rester les bras croisés à attendre que la rue Alfred-Timbaud soit transformée en champ de ruines. De mon côté, j’ai discrètement jeté un œil aux archives pour voir si l’on avait quelque chose d’intéressant sur l’un des habitants de la rue. Rien. Pas même une contravention ou un retrait de permis.
— D’après ce que j’en sais, c’est, en effet, plutôt un quartier tranquille.
— Après le déjeuner, je suis passé voir Labial, le directeur de L’écho Grimontois. Il ne s’est rien passé récemment dans cette partie de Grimont. Si, juste une chose. Je ne vois pas de lien direct avec les évènements, mais je l’ai notée, on ne sait jamais c’est peut-être une piste, et je me suis rendu compte que je le savais déjà. Avant hier, quand je suis allé boire un verre au café Chiche, un des clients y a fait une allusion. La rue a changé de nom récemment. Elle s’appelait avant… Je ne sais plus…
Corbin fouille les poches de sa veste, puis ouvre un tiroir.
— Ah voilà mon carnet… Elle s’appelait : rue Colonel-Rotbol. Ça vous dit quelque chose, Legruau ?
— A vrai dire, non, lieutenant. Autant je connais le poète Alfred Timbaud, comme tout le monde… mais alors ce colonel Robold…
— Rotbol, pas Robold.
— Je suis l’homme libre qui chevauche le vent,
La foule est mon désert, l’occident mon Levant,
La drache d’automne, ma divine manne…
— … Et du passé je suis le pompier pyromane.
Moi aussi j’ai appris Timbaud à l’école. Vous avez vu la presse ce matin ?
— Oui. L’opération bouche-cousue du commissaire Bristiel n’a pas porté ses fruits on dirait.
— En effet. Il paraît qu’on en a même parlé sur CNN.
— Ben, c’est-à-dire… Vous devriez aller voir vous-même, lieutenant.
— J’irai ce soir, car visiblement, notre « fantôme » attend la nuit pour agir. Merci pour le café.
Sur le coup des six heures, le lieutenant Corbin se dégage avec difficulté de son fauteuil aux ressorts fatigués. Il ressent encore un tiraillement dans les muscles du cou et dans les cuisses. Travailler peinard à Grimont-sur-Lamech n’est pas idéal pour entretenir la forme physique qui était encore la sienne à l’école de police.
Premier constat. Grimont semble animée d’une vigueur nouvelle. Une rumeur inhabituelle s’échappe des cafés et des restaurants du cours Chassepot. — Les trois hôtels de la ville affichent complet — avait dit Legruau, avant de quitter Corbin. Le lieutenant a décidé de contourner le vieux Grimont pour prendre le pouls de la ville avant d’affronter les problèmes. Le premier des problèmes n’étant pas le fameux « fantôme » de la rue Timbaud, mais l’obstacle de Bristiel, même si le commissaire doit avoir, à l’heure qu’il est, perdu de sa superbe.
La rue Grandin est totalement méconnaissable. De part et d’autres se sont garés d’immenses camions blancs, gris ou noirs, coiffés d’antennes et vomissant des cables. Là-bas, à la jonction de la rue Alfred-Timbaud, il fait jour comme en plein jour.
Une foule bruyante s’écrase contre des barrières Vauban, chacun brandissant soit un tube, soit un gros micros en peluche, soit un appareil photo. Des dizaines de caméras sont braquées sur la rue qui crache encore son haleine de nuit, en contraste avec l’éclairage violent et blanc de la foule. Derrière les barrières, Sérapon a placé un cordon de gardiens de la paix en tenue MO, rangers, côte bleue, casque, bouclier et gilet pare-balles.
Le brigadier Belmont qui a été affecté à la radio sort de la voiture de service dès qu’il aperçoit Corbin
— Bonjour lieutenant. C’est pareil à l’autre bout de la rue.
— Qu’est ce que vous foutez ici Corbin ?
Ça, c’est le commissaire Bristiel qui surgit d’un second véhicule, en hurlant pas plus fort que d’habitude. Aussitôt, la moitié des caméras, micros et perches se tourne vers lui, comme aimantée. Au centre, Bristiel est en transfiguration. Il tente d’effacer son ventre sous la chemise, il étire son cou, rajuste les pans de son veston et éclaire son visage montueux d’un éblouissant sourire. Sans être devenu enfin élégant, il fait assez chic pour faire illusion dans un écran du vingt heures. Et il sait qu’il n’est pas nécessaire d’en faire plus.
— Pas d’inquiétudes, mesdames zé messieurs, l’affaire qui m’a été confiée est entre de bonnes mains…
D’un geste brutal, mais qui passera pour amical devant des millions de télespectateurs Bristiel tant sa jovialité perce l’écran, Bristiel harponne Corbin par l’épaule.
— Mesdames zé messieurs, voici l’homme de la situation.
Crépitations de flashes, oscillations de micros en peluche.
— Maintenant laissez-nous, j’ai à donner mes consignes au lieutenant Corbin.
Corbin, est happé par le commissaire dans la voiture de service.
— Qu’est-ce que ça veut dire, monsieur le commissaire ? Je croyais qu’il était plus urgent de s’occuper de mademoiselle Bentafleur ?
— Arrêtez de faire l’andouille, Corbin. Vous avez voulu faire le mariole, eh bien maintenant vous êtes dans la merde. Car c’est sur vous, à présent, que sont braqués les regards de tous ces imbéciles. Et comme vous ne réussirez pas mieux que Sérapon, ce sera votre incompétence que l’on mettra en cause. Allez débrouillez-vous, et bon vent.
Dès qu’il ressort de la voiture, la meute des journalistes encercle Corbin. Plus audacieuse, ou tout simplement parce qu’elle est propulsée par ses confrères, une jeune métisse au sourire éclatant de blancheur colle un énorme micro sur la bouche du lieutenant.
— Que comptez-vous faire ?
Corbin repousse doucement le micro et fait un geste du menton vers Bristiel, toujours coincé dans la voiture.
— Demandez-le lui, c’est son idée.
Et il s’éloigne vers Belmont.
— Belmont, dites-moi, on en est où ce soir ?
— Difficile à dire, lieutenant Corbin. Tant qu’on reste ici, près des barrières, on ne risque rien, mais dès que l’on s’avance dans rue n’importe quoi peut arriver. On a déjà trois hommes à l’hosto.
— Grave ?
— Non, mais de belles blessures quand même.
— Et la fille qui avait reçu une ferraille dans le buste, comment va-t-elle ?
— Sortie du coma, et apparemment tirée d’affaire.
— Et personne n’a vu personne dans cette fichue rue ?
— Non, lieutenant. On dit que c’est un fantôme.
Corbin s’appuyant sur une barrière Vauban scrute la rue. Elle est plongée dans l’obscurité la plus noire. Si noire que ni la pleine lune, ni l’éclairage tapageur des journalistes postés à chaque extrémité ne semble pouvoir la percer. C’est un noir épais, presque opaque. Pourtant, par intermittence, un rescapé de l’éclairage public de la rue clignote faiblement.
— Fantôme ou pas, il y a quelqu’un derrière tout ça… Et je pense qu’il faut lui parler, se dit Corbin entre ses dents, puis d’une voix plus forte — Belmont, vous pouvez venir me voir un instant ? Dites-moi, on n’a pas un mégaphone dans l’une des voitures ?
— Non, je ne crois pas.
— Vous pouvez aller m’en chercher un ?
Corbin voit Belmont explorer le coffre des deux voitures de service, puis dire quelque chose à Bristiel, qui lève ostensiblement l’index contre sa tempe en lui faisant effectuer quelques rotations. Mais il laisse finalement le brigadier partir dans l’une des deux voitures pour aller au commissariat.
Le lieutenant Corbin emprunte un gilet pare-balles, des guêtres en plastique, prend dans sa main droite sa Maglite et dans la gauche le mégaphone et se laisse résolument avaler par la bouche d’ombre ouverte devant lui.
Sous le faisceau de sa torche électrique les dégâts paraissent bien plus importants que l’autre nuit. La chaussée ressemble à un grand torrent de pierre immobile. Le trottoir est crevé de partout, et jonché de débris. Les carcasses de voitures ont été déplacées et forment des épaves erratiques qui barrent la chaussée. On patauge dans une boue putride, car les eaux des canalisations et celles des égoûts ont dû se mélanger pour inonder la rue.
Toujours ce silence pesant. — celui d’avant la tempête, pense Corbin. Et il a raison.
Soudain il se passe quelque chose d’inouï. Dans un grondement sourd toute la chaussée se soulève et ondule comme un tapis que l’on secoue, projetant des pavés dans toutes les directions. Le grondement se change en un grognement caverneux, d’une intensité sonore à la limite du supportable.
Corbin lève le mégaphone devant sa bouche.
— Ecoutez-moi, qui que vous soyez. Je suis venu pour négocier. Vous n’avez rien à craindre de moi.
Comme si la force fabuleuse qui avait transformé cette rue paisible en cauchemar de pierre, d’eau et de ferraille eût pu avoir à craindre d’une petite fourmi humaine avec un gilet pare-balle, une torche et un mégaphone.
Pour toute réponse, on entend un grognement encore plus insoutenable, assorti d’une volée de choses diverses arrachées du sol ou des toits par un courant d’air violent. Corbin se recroqueville en regrettant de n’avoir pas aussi emprunté un bouclier et un casque. Il tente de s’abriter derrière le triangle d’un panneau de signalisation qu’il ramasse par terre, mais il comprend rapidement que c’est une erreur. Car pour la force qui domine la rue, il n’y a pas d’objet inanimé. Elle peut transformer n’importe quoi en une arme redoutable au service de sa folie destructrice. A lieu de protéger Corbin, le panneau triangulaire commence donc à le frapper en essayant de le coincer contre le mur. — Bon, se dit le lieutenant, il n’y pas encore de mort, il n’y aucune raison pour que je sois le premier. Et il repousse violemment le panneau que l’on entend valdinguer dans le noir contre la chaussée. Il reprend son mégaphone.
— Ecoutez-moi encore. Vous avez fait du dégât, mais encore tué personne. Je ne sais pas ce que vous voulez, et nul ne comprend ce que vous voulez. Peut-être que tout peut s’arranger ? Je suis là pour négocier.
Le grognement reprend, puis décroît en intensité. Un grand silence lui succède. Puis on entend une voix.
— A qui ai-je l’honneur ?
— Lieutenant Corbin, du commissariat de Grimont-sur-Lamech.
Un nouveau silence. Puis Corbin voit soudain une sorte de feu follet géant courir de lampadaire en lampadaire, puis s’immobiliser à trois mètres de lui. Dans la flamme blanche, on finit par percevoir une forme, une forme humaine même. Celle d’un homme âgé, dans un costume militaire d’un autre temps, plein de breloques et de pendeloques. L’apparition est maintenant tout à fait stable. Elle a le visage atrocement mutilé. Le crâne ouvert découvre le cerveau à nu. La paupière de l’œil gauche ballote en ouvrant grand un orbite vide. Une fois habitué à l’aspect répugnant du visage, on remarque d’autres détails horribles, une jambe coupée au dessous du genou, deux moignons à la place des mains, un énorme trou au flanc colmaté par du sang séché…
— Mais qui êtes-vous ?
— Je suis le colonel Rotbol.
L’apparition a prononcé ces mots sur ton sépulcral. Fier de son effet, elle laisse passer quelques minutes en regardant d’un air goguenard un Corbin muet.
— Vous avez compris qui je suis ?
Corbin se ressaisit.
— Oui et non. Je sais que cette rue portait autrefois votre nom. C’est tout.
A ces mots, l’apparition pousse un long hurlement, puis part comme une flèche pour rebondir sur les lampadaires comme dans un gigantesque flipper. Elle revient et se stabilise progressivement.
— Pardonnez-moi. Je sais bien que plus personne ne se souvient de moi dans ce pays, et pire encore, dans cette ville où je suis né. Mais cela me fait toujours le même effet. Pardonnez-moi.
Le colonel Rotbol est maintenant assis, tant que bien que mal à cause de sa jambe manquante, sur une jardinière municipale éventrée. Il émane de lui une infinie tristesse. Corbin va s’asseoir à côté de lui, sur la jardinière municipale éventrée et lui pose une main sur l’épaule.
— Allons, mon colonel, ressaisissez-vous. Vous qui aviez l’air si méchant quand vous avez transformé cette rue en champ de ruines. Allons. Expliquez-moi ce qui s’est passé.
Le colonel réprime un sanglot.
— Oh ! Je sais que plus personne ne se rappelle du colonel Rotbol, ni même de la bataille de Scharmthoffen. Je me suis fait une raison. Après tout, c’est un peu normal que les civils oublient les militaires en temps de paix. Notre mission est justement de leur faire oublier que la guerre existe en empêchant qu’elle éclate.
— Oh vous savez, je ne sais pas si cela va vous inquiéter ou vous rassurer, mais tous les soirs on a un truc qui s’appelle « journal télévisé » et qui rappelle à la terre entière que la guerre existe, et qu’elle n’a jamais cessé d’exister. Mais il y a autre chose aussi, je crois. Qu’est-ce qui vous a mis en colère ?
On entend grincer les dents du colonel Rotbol qui crie d’une voix forte.
— Mais pourquoi m’ont-il enlevé ma rue ? La seule rue qui porte mon nom dans tout le pays. Pourquoi ? Et pour la donner à ce… ce… ce…
— Ce poète ?
A ces mots, le fantôme du colonel Rotbol s’élance dans un éclair, puis retombe anéanti et éteint sur sa jardinière municipale.
— Ce poète dites-vous. Mais il a déjà des rues à son nom dans toutes les villes du pays, des pages et des pages dans le Lagarde et Michard, des tas et des tas de colloques, de journées d’études… ah, on risque pas de l’oublier celui-là. Et qu’est-ce qu’il a fait ? … juste le beau et le séducteur en écrivant des poèmes… pffuit… à l’âge où moi je devais trimer pour apprendre un métier. En plus un métier que les poètes méprisent justement. Ils nous traitent de soudards, de bouchers… boucher moi ? moi qui n’ai jamais tué personne sinon en légitime défense et pour défendre ma patrie ?
— Bon d’accord. Mais il faut de tout pour faire un monde, des militaires, des poètes… et même des bouchers.
— Non, pas ce Timbaud. Vous savez comment il est mort ?
— Oui, en Lybie, ou plutôt il a chopé une tumeur cancéreuse en Lybie et il a dû être rapatrié.
— Eh bien, vous connaissez mieux la vie de ce saltimbanque que la mienne, siffle le colonel.
— On nous l’apprend à l’école.
— Et qu’est-ce qu’il faisait en Lybie ? Il écrivait des poèmes ?
Corbin se sent un peu agacé de cet interrogatoire. C’est un peu le monde à l’envers. Mais, quand on a vu ce que le colonel Rotbol était capable de faire lorsqu’il était en colère, il vaut mieux éviter de l’exaspérer.
— Non, il avait cessé d’écrire. Il y faisait du commerce, du café, des épices, et des armes je crois.
Le colonel éructe en riant bruyamment.
— Bravo ! Un marchand d’armes. On me chourave ma rue pour la donner à un marchand d’armes. Ah, ils sont beaux ces civils.
— Mais ce n’est pas le marchand d’armes que l’on a voulu célébrer, c’est le poète.
— C’est un marchand d’armes, oui ou non ? Et depuis quand vendre des armes serait excusable lorsqu’on est poète, et blâmable lorsqu’on est pas poète ? Hein ?
Le raisonnement du colonel Rotbol, tout tordu qu’il soit, se tient quand même, se dit Corbin.
— Donner ma rue à un marchand d’armes… Bon, c’est vrai, j’en ai utilisé, moi, des armes, mais c’était uniquement pour défendre mon pays, des femmes et des enfants. D’ailleurs ce sont aussi des armes qui m’ont tué. Je leur ai donné ma vie.
— Omnes enim qui acceperint gladium gladio peribunt.
— Vous voulez que je vous raconte comment je suis mort ?
Non, Corbin n’y tient pas vraiment, mais peut-on refuser une si aimable invitation lancée par un fantôme qui sait se montrer si méchant quand il n’est pas content.
— C’était en 1812. L’ennemi nous avait pris en tenaille près de la petite bourgade de Schmarthoffen. Enfin, on nous a dit qu’il y avait eu une bourgade. Tout ce que j’ai vu moi, ce sont des murs calcinés, des femmes et des enfants sous la pluie qui regardaient passer les soldats. La seule manière de sortir de la nasse, c’était d’emprunter un gué en aval du village. Mais ce gué était pris sous le feu d’une grosse pièce d’artillerie. Il fallait coûte que coûte détruire ce canon pour sauver ce qui restait de notre bataillon, et les civils du village déruit. C’est moi, le lieutenant Anne-François Rotbol qui me suis proposé pour aller faire sauter le canon diabolique.
— Je vous croyais colonel ?
— Je suis colonel à titre posthume. Mais ne m’interrompez pas tout le temps si vous voulez savoir la suite. Je contourne donc la butte sur laquelle se trouve le canon, une bombe à la main, pour atteindre un petit promontoire en surplomb. Je le voyais là, en contrebas, qui lâchait la mort sur mes potes, et sur ces femmes et ces enfants terrifiés. Que faire ? Entre moi et le canon, il y avait une grande étendue herbeuse. Je me suis dit : en me faisant plat comme une limande je peux m’approcher suffisamment pour lancer ma bombe en me dissimulant dans les herbes hautes.
Les histoires de guerre n’ont jamais vraiment intéressé Corbin. Pourtant, il en avait été nourri dès sa plus tendre enfance. Son père, en effet avait compensé une inaction forcée pendant la dernière guerre — il était en poste à Djibouti, et buvait des anisettes pendant que les autres s’éventraient en Europe — par la lecture intensive de récits sur la guerre qu’il commentait à ses enfants.
— Je me glisse en rampant, donc, dans la pente herbeuse, et je vois le canon se rapprocher. Je peux même compter les poils des moustaches de ces fumiers qui lui glissent des boulets dans la gueule. Mais je suis encore trop loin pour lancer ma bombe. A ce moment là, j’entends un cri, dans leur langue de sauvage. Je suis repéré. Aussitôt l’un des deux hommes épaule et tire. Je vois un éclair rouge. La balle vient d’emporter mon œil gauche. Mais le droit fonctionne encore. Un deuxième coup de feu me perce sur le côté. Profitant qu’il rechargent leurs fusils, je pose la bombe pour allumer la mèche. Au moment où je m’apprête à la lancer, je vois avec horreur qu’ils ont retourné le canon vers moi et s’apprêtent à faire feu. Je n’ai même pas le temps d’entendre tonner le coup que le boulet emporte mes deux mains. Je me retrouve avec deux moignons qui pissent le sang et une bombe allumée. Alors je serre la bombe entre mes bras et je fonce. Je fonce et je me jette sur le canon et ses hommes.
Un silence.
— Voilà comment je suis mort. Et comment tout un bataillon, des femmes et des enfants ont été sauvés. Et je dois ajouter que les copains que j’ai sauvés ont repris l’avantage et que la bataille de Schmarthoffen a été une grande victoire.
— Et votre jambe ?
— Ma jambe, je l’ai perdue avant. J’avais une jambe de bois à l’époque.
Le colonel reste silencieux un bon moment, sans que Corbin n’ose relancer la conversation.
— Vous comprenez, monsieur, quand j’ai su qu’ils m’avaient retiré ma rue…
— Avouez que vous y êtes allé un peu fort. Vous vous rendez compte des dégâts que vous avez faits ? Et puis avoir sauvé des femmes et des enfants il y a deux siècles ne justifie pas que vous cherchiez à en tuer aujourd’hui.
— Mais j’ai juste voulu détruire des objets et faire un peu peur, je n’ai essayé de tuer personne.
— Non ? et cette jeune femme que vous avez envoyé à l’hôpital avec une tige de fer dans le corps ? Elle a été à deux doigts de mourir.
On peut distinctement voir les joues blanches du fantôme rosir.
— Je n’ai pas voulu la tuer. Elle a juste bougé quand il ne fallait pas.
— Colonel Rotbol, ne faites pas l’enfant.
Un long silence, brisé par Corbin, qui se rappelle qu’il a une mission à remplir.
— Bon, et maintenant, que fait-on ?
Le colonel se redresse et fixe sur le lieutenant des yeux incandescents.
— Maintenant je continue à mettre la pagaïe, tant qu’on ne m’aura pas redonné ma rue. C’est tout.
Et le fantôme s’envole en ricochant de lampadaire en lampadaire avec un cri lugubre. Puis un geyser de pavés jaillit de la chaussée et s’écrase en martelant les deux trottoirs. Corbin saisit le mégaphone.
— Revenez mon colonel. Vous m’avez convaincu, je vais voir ce que je peux faire.
Aussitôt le feu follet géant revient s’asseoir sur sa jardinière municipale éventrée sous la forme d’un vaillant militaire très amoché.
— Bon voilà ce que je propose, dit Corbin. Je demande au maire de rebaptiser la rue à votre nom. S’il accepte que faites vous ?
— Ben j’arrête tout.
— Oui, mais il y a des dégâts. Vous pouvez tout remettre en place aussi ?
— Je peux.
— Bon je compte sur vous pour un cessez-le-feu jusqu’à ce que je puisse convaincre le maire et le conseil municipal.
— Entendu, lieutenant. Vous m’excuserez de ne pas vous pouvoir vous serrer la main, mais le cœur y est.
Une semaine plus tard, le maire et deux de ses adjoints viennent furtivement dévoiler une plaque placée à l’angle de la rue Marcel Grondin et de l’ancienne rue Alfred-Timbaud, nouvellement « Rue du Colonel Rotbol, héros de la bataille de Schmarthoffen ».
Cela n’a pas été facile de convaincre d’abord le commissaire Bristiel, qui a dû convaincre le préfet, qui a dû convaincre le maire, qui a dû convaincre son conseil municipal. Je crois que l’argument qui l’a finalement emporté est celui du financement de la reconstruction de la rue. Les assurances s’étaient, en effet, depuis longtemps défaussées en demandant que les destructions soient considérées comme des « dommages de guerre ou de terrorisme ». Mais il fallait encore croire que le colonel Rotbol tiendrait, ou pourrait tenir sa promesse. C’est toujours plus facile de tout casser que de tout reconstuire.
Le changement de nom a été en fait un pari. Un pari gagné puisque la rue a été remise en état dans la nuit, exactement comme si rien ne s’était passé.
La commune a même plutôt gagné dans l’aventure, puisqu’on s’est rendu compte rapidement que le bruit fait autour de cette affaire commence à attirer les touristes. Le colonel Rotbol, lui aussi, profite de cette nouvelle notoriété. Le syndicat d’initiative vient juste de faire imprimer, en effet, un petit dépliant qui raconte en quatre langues l’histoire héroïque du lieutenant Rotbol, artisan de la victoire de Schmarthoffen. Bien sûr, le tirage n’atteint pas celui des poèmes d’Alfred Timbaud dans le monde entier, mais chut ! ne réveillons pas le fantôme de la rue Colonel-Rotbol.
FIN
© Noircommenieto, 2009 et 2010

31 mai 2010 at 20:31
pas le temps de lire là de suite mais très très belle photo! bravo Philippe. à bientôt, MB