Antoine Ugon dans son fauteuil

Ah, le cinquième, enfin, plus qu’un étage! – J’avais chuinté machinalement ces mots. Mais je ne parlais, en fait, qu’à moi-même, maudissant intérieurement ces artistes qui ne pouvaient pas habiter ailleurs qu’au sixième étage sans ascenseur. Les peintres, m’avait-on dit, ont besoin de se rapprocher du ciel et de la lumière. Autrefois, peut-être. Aujourd’hui, l’air de la ville me parait aussi opaque au sixième qu’au rez-de-chaussée, et j’ai bien du mal à comprendre ce goût pour les hauteurs. M’étant arrêté un instant pour reprendre souffle, une main sur la rampe, l’autre sur le mur qui se délitait, je vis les dernières marches s’élever devant moi presqu’à la verticale. Je déteste ces vieux escaliers qui donnent l’épuisante sensation d’être un alpiniste au pied d’un à-pic vertigineux.

Au sommet de l’escalier, il n’y avait qu’une seule porte, impossible de se tromper. Je sonnai. J’entendis le bruit du vieux plancher ployer sous un pas lourd et nonchalant. Puis la porte s’ouvrit, et j’aperçus, à contre-jour, une silhouette massive qui me sembla être une deuxième porte derrière la première.

— Oui, bougonna-t-elle

— Euh…, Monsieur Ugon ?

La silhouette acquiesça d’un hochement de tête. Je lançai, presqu’en apnée :

— Bonjour, je viens pour l’annonce, je vous ai téléphoné hier, vous m’avez dit de passer aujourd’hui à onze heures…

Je sentis, plus que je ne vis, le visage de mon interlocuteur s’ouvrir et irradier. Il m’interrompit, avec jovialité :

— Ah, c’est vous le modèle. Parfait, entrez donc, je vous prie. Et Ugon s’effaça du passage avec une agilité inattendue.

J’avais vu juste. L’appartement n’était pas plus lumineux que n’importe quel autre appartement de n’importe quel autre étage. Il paraissait même plus sombre. Une surprenante lueur suintait de lucarnes aux petits carreaux ternis par une poussière visqueuse. Contrariant mon attente, l’atelier d’artiste se révélait n’être qu’une succession de chambres de bonnes, reliées par un couloir. Pas de chevalets, pas de toiles, pas de pinceaux ni de tubes vomissant leurs pâtes colorées : simplement des murs presque tous doublés d’une épaisseur de livres soigneusement rangés sur des étagères.

Monsieur Ugon me fit entrer dans ce que j’imagine être son bureau. Il m’invita à m’enfoncer dans un volumineux fauteuil club en cuir râpé, s’assit, lui-même, devant une petite table, en noyer patiné par les manches de chemise, et fit pivoter son fauteuil pour se trouver face à moi. M’étant habitué à la qualité toute spéciale de la lumière, je pouvais maintenant en apprécier les subtilités. Ainsi la poussière en suspension matérialisait quatre rayons étroits divisés par le croisillon du fenestron. Ils découpaient l’air confiné de la petite pièce autour du petit bureau de noyer, faisant presque flotter son plateau, comme un tapis volant dans la pénombre environnante.

J’avais entendu parler des sables qui engloutissent les promeneurs imprudents. Je découvrais, à présent, qu’il existait aussi des fauteuils club mouvants, dans lesquels le corps s’enfonce inexorablement si l’on ne prend pas la précaution d’agripper solidement les accoudoirs. Dans cette position assez précaire, je pus néanmoins observer attentivement mon hôte. Tous les guides sont formels : pour réussir un entretien d’embauche, il faut savoir classer son interlocuteur à la bonne place dans une subtile typologie, le jauger, le sentir… Mais il faut croire que j’ai toujours été l’éternel enrhumé des entretiens d’embauche. Mes premières impressions n’étaient jamais les bonnes. En revanche, je pouvais faire confiance à mes secondes impressions : généralement, elles confirmaient que je m’étais trompé, engagé imprudemment dans une impasse, mais qu’il était trop tard pour rebrousser chemin. Je sortais généralement de l’entretien avec le sentiment amer de replonger des années en arrières, de me voir, enfant, lisant, en lettres rouge sur mon carnet de notes : “aurait pu mieux faire”.

Mais je ne m’étais jamais trouvé devant un interlocuteur aussi opaque à l’analyse. Physiquement, je le placerais volontiers quelque part entre Orson Welles et Dieu le Père. C’était un homme bien charpenté, à la corpulence aussi solide qu’élégante. Il était bâti comme l’un de ces monuments que la nature semble avoir placé dans le paysage de nos grandes villes. Sa présence avait ce même caractère de nécessité indiscutable. Une abondante barbe gris perle s’estompait dans une chevelure d’un blanc éclatant pour lui faire une sorte d’auréole bien peignée, encadrant un visage régulier. Il avait le regard froid comme le marbre. En regardant ses yeux pareils à ceux d’une statue antique, je comprenais le sens exact du mot “impénétrable”. Je dirais, plus précisément : “indéchiffrable”, car j’avais l’impression d’essayer d’y lire quelque chose écrit dans une langue à l’alphabet inconnu. C’était sûrement parce que je n’avais jamais encore rencontré un vrai artiste.

— Ainsi, vous êtes prêt à me servir de modèle. Faisons connaissance, me dit-il d’une voix chaude, qui étonnait venue de la bouche d’une stature antique. Parlez-moi donc de vous.

— Je… je cherche du travail.

Je me mordis les lèvres de n’avoir rien trouvé de plus percutant comme entrée en matière.

— Je dois vous dire que je n’ai jamais posé… poursuivis-je

Aïe, aïe, aïe. Comme d’habitude, en cherchant à me rattraper, je ne réussis qu’à m’enfoncer d’avantage. L’autre ne sourcilla pas d’un poil.

— Vous n’avez jamais posé ? Quelle importance. Je crois qu’il faut que je précise quelques points sur le travail que j’attends de vous.

Il assit ses deux grandes mains bien à plat sur les cuisses, inclina légèrement le torse et poursuivit :

— Je m’appelle Antoine Ugon… — il guetta ma réaction — Ce nom n’a pas l’air de vous dire quelque chose, mais ne vous inquiétez pas, la susceptibilité ne fait pas partie de mes défauts. Je suis écrivain.

— Vous n’êtes pas artiste peintre ? Répondis-je, étonné.

Je fus ravi de trouver tout de suite une explication acceptable, et poursuivis :

—  Ah, j’y suis, vous voulez vous lancer dans la peinture. Il vous faut un modèle.

Surpris, Ugon écarquilla ses petits yeux vifs.

— Quelle drôle d’idée ! J’ai effectivement besoin d’un modèle. Mais je n’ai nullement l’intention de vous demander de vous déshabiller pour vous tirer le portrait. Même si, ma foi, vous paraissez fort bel homme. Allons redressez-vous, voyons ça… Pas mal, dit-il goguenard… Mais ce n’est pas ça qui m’intéresse, continua-t-il, c’est vous, vous tout simplement. Bref. J’ai besoin d’un modèle pour mon futur roman, d’un personnage, si vous préférez.

Devant mon air de plus en plus ahuri,  Ugon sourit avec une pointe de compassion dans la commissure des lèvres.

— Je vois que vous ne connaissez pas les ficelles du métier. Oh, chacun a sa méthode pour écrire des romans. Les uns puisent dans leurs souvenirs, dans leurs promenades, d’autres tirent profit de leur brillante imagination… D’autres, comme moi, manquent cruellement de souvenirs, d’occasions de rencontres et surtout d’imagination. Ils ont besoin d’un modèle, d’un modèle professionnel, dûment rémunéré, pour faire naître un personnage.

Ugon conclut, l’air grave.

— Je suis un écrivain réaliste, si vous préférez.

Il sembla attendre une réplique qui ne venait pas, puis il ajouta.

— Je vais vous faire un aveu. Vous me plaisez, avec votre air ingénu de poule qui a trouvé un couteau. êtes-vous d’accord pour accepter ce travail ?

Je devais avoir l’air d’autant plus stupide que j’avais le sentiment de nager dans une piscine sans fond et sans bords. Ou bien cet homme était un doux dingue, ou bien il fallait que je révise toutes mes idées reçues sur les écrivains et leurs méthodes. Mais, après tout que savais-je du travail des écrivains, moi lecteur iota perdu dans la masse des lecteurs iota. La proposition d’Ugon était plutôt flatteuse, non?  Quelqu’un, enfin, me reconnaissait au moins un talent. Restait quand même une appréhension. Avais-je les compétences requises

— Mais qu’est-ce qu’il faut que je fasse. Vous allez me donner un scénario… un dialogue à apprendre ?

— Tss, tss. Vous ne comprenez pas le sens des mots. Je ne cherche pas un acteur, mais un modèle. Vous n’avez rien à apprendre, vous n’avez rien à jouer. Soyez juste vous-même. Contentez-vous de faire ce que vous avez envie de faire, sans rien changer à vos habitudes.

Je ne sais pas ce qui me prit d’accepter.

Vu sous cet angle, ça ressemblait à un petit boulot bien tranquille. Ugon avait déjà établi un contrat en deux exemplaires, qu’il suffisait aux parties de compléter et de signer. Le travail commençait immédiatement. J’étais payé mensuellement, par courrier. Aucune autre rencontre ne fut prévue. On se serra la main et on se sépara.

Les premières heures de ce nouveau travail furent un comme un enchantement. Gonflé de ma nouvelle importance, je ne pris d’abord pas le temps de penser à mes nouvelles responsabilités, et c’est normal. Au coin de la rue, un bar bourdonnait et exhalait une fragrance de bière et de tabac. Je commandai un demi en terrasse. Je m’y abandonnai, plein du bonheur de goûter ma bière à petites lampées, de voir le garçon de café se glisser avec adresse entre les tables, d’écouter une mésange pépier dans un acacia et de sentir les derniers rayons du soleil me donner de petits coups de langue sur les joues.

La première soirée fut presque normale. J’allumai la télé dès que le rectangle des fenêtres se noircit. Histoire d’ouvrir une nouvelle fenêtre. Histoire de faire un peu de compagnie. Je balayai du regard l’intérieur du réfrigérateur pour y choisir quelque chose d’avalable et de non périmé. Puis j’entrai prudemment dans un canapé à la morphologie hésitante, le regard rivé aux images palpitant dans le poste. Les tisonnant de temps en temps avec la télécommande, j’inclinai lentement vers une somnolence entrecoupée d’éclairs de vigilance de plus en plus brefs. Puis je me traînai jusqu’au lit, à demi déshabillé.

La première nuit ne fut pas normale du tout. Me réveillant à pas d’heure, je ne parvins pas à replonger dans un sommeil profond. Avais-je même dormi ? Mes cauchemars incertains avaient l’allure de vagues remords dont les motifs m’échappaient. Mon travail avait pourtant bien commencé, à la terrasse du petit bar. Pourquoi avais-je tout gâché ensuite ?

Ce fut le premier changement que je perçus dans ma vie. Je me levais chaque matin courbaturé, endolori par l’insomnie. Non seulement je me réveillais la nuit, mais je ne parvenais plus à m’endormir. Essayez de vous mettre à ma place. Pensez-vous qu’il est facile d’être un personnage de roman ? Par exemple, comment ça dort, un personnage de roman ? Pour m’en donner une idée, je tirai de ma maigre bibliothèque une douzaine de romans les plus divers dont je compulsai les pages avec inquiétude pour trouver des éléments de réponse. Cela fut pire. Je me sentis bientôt complètement ridicule. Dans quel roman verrait-on l’un des personnages lire d’autres romans pour savoir quoi faire ? Procédant par ordre, je commençai par enfiler un pyjama correct, à rayures bleus et blanches. Je me l’étais acheté l’après-midi. Puis je m’assis dans le lit bien bordé, le dos posé à quarante-cinq degré sur deux grands oreillers. C’est ainsi que j’imaginais qu’un personnage de roman se devait de lire.

Évidemment, aucun livre n’enseignait l’art d’être un bon personnage. Cette nuit, et les suivantes, je ne pus encore trouver le sommeil, occupé que j’étais à me tourner et me retourner entre les draps sans arriver à me décider sur une position. Pour comprendre mon supplice, il suffit d’imaginer que l’on pose à un barbu sur le point de s’endormir la question de savoir s’il faut dormir la barbe au-dessous ou au-dessus des draps.

Je ne me rendis pas compte tout de suite que les journées aussi me fatiguaient beaucoup. Je vis en célibataire, recevant peu. Avant de signer pour ce travail diabolique, mon appartement ressemblait un peu à l’une de ces paires de pantoufles avachies dans lesquelles il fait si bon glisser ses pieds endoloris par une journée de chaussures raides et serrées. Il y régnait un débraillé reposant, les draps s’entortillaient comme des mèches sur le lit, la vaisselle traînait au fond de l’évier, les cartons de pizza, pliés en deux, restaient parfois deux ou trois jours derrière la poubelle, se rappelant à mon souvenir en recrachant parfois une olive sur le plancher lorsqu’ils étaient bousculés dans leur somnolence.

Il fallait, auparavant, une raison impérieuse pour que je me décide à mettre de l’ordre chez moi. Un rendez-vous, par exemple, avec Véro, la petite shampouineuse du salon d’en face, qui portait la promesse d’une nuit crapuleuse. Or, depuis le début de mon nouveau travail, je faisais systématiquement le ménage de mon petit deux pièces. Pire encore, je me surprenais à me plonger dans de longues réflexions pour décider si la petite statue olmèque que m’avait rapportée Alfred se trouvait mieux à gauche ou à droite du chandelier en fer forgé que m’avait offert Martine.

Je constatai l’apparition d’un curieux phénomène. D’une part, je transformais par petites touches ma manière de vivre, de manger, de dormir, de m’habiller, de parler, prenant soin, par exemple, d’employer une langue châtiée. Mais, d’autre part, je restais, par le fait même que je manquais trop de confiance en moi pour oser rester ce que j’étais avant de devenir un personnage de roman, un indécrottable velléitaire. La conscience de ce paradoxe commença son travail de sape, avant de devenir une question qui me minait jour et nuit : que faire ? Continuer à me transformer en quelqu’un d’autre pour rester moi-même, ou essayer de rester ce que j’étais au risque de devenir quelqu’un d’autre ?

Vu de l’extérieur, pour les rares amis et voisins qui me voyaient par hasard, car je ne cherchais plus à entrer en contact avec personne — trop dur à gérer —, j’apparaissais comme un peu malade, ou dépressif. J’étais un autre.

Il m’arrivait, parfois, de décrocher. Au début ce ne fut, peut-être que le simple réflexe d’autodéfense d’un organisme vivant. Je se persuadais que la situation avait tous les caractères de l’absurde, que cet Antoine Ugon n’était, après tout, qu’un vieux fou, un maniaque facétieux, qui avait abusé de ma naïveté. Comment avais-je pu être aussi stupide? Je l’imaginais, ce malade, riant dans sa barbe en pensant au bon tour qu’il m’avait joué. Mais je me rends compte que ces éclairs de doute critique ne duraient que le temps de la récupération de mes facultés physiques et mentales. Après une bonne, et unique, nuit de sommeil, je me retrouvais, au matin à se demander comment un personnage de roman beurrait ses tartines, et même s’il était séant pour lui de manger des tartines au petit déjeuner.

Ce fut un message sur mon répondeur qui me poussa à prendre une décision définitive. Un appel de monsieur Antoine Ugon lui-même. Il me félicitait pour mon travail. — C’est parfait, disait-il, vous réagissez exactement comme je l’espérais. C’est bien, continuez. Bon courage et à bientôt.

Après une nouvelle nuit de réflexion, de doutes, de malaise et d’angoisses, je décidai de rendre visite à Ugon au petit matin. En voyant l’écrivain une deuxième fois, sereinement assis devant son petit bureau de noyer caressé par le soleil matinal, j’eus quelque remords à lui parler. J’avais aussi beaucoup de mal à l’imaginer en vieillard malicieux et farceur. Avec la vivacité et les ressources insoupçonnées que les velléitaires savent parfois puiser au fond d’eux mêmes, j’annonçai d’une voix ferme ma volonté de rompre le contrat. Ugon avait l’air réellement navré de ma décision. Il essaya adroitement de me faire renoncer. Usant de son statut de grand écrivain. Je tins bon, même si je manquai de flancher plus d’une fois, à cours d’argument devant son regard perçant. Ugon me lança finalement ces mots qui devaient me hanter encore quelques nuits, avant de s’effacer.

— C’est dommage ! Vous aviez l’étoffe d’un personnage de roman. Je ne sais plus quoi faire de vous… une nouvelle peut-être ?

*

Je repris une vie normale. Un an plus tard, cette curieuse expérience n’était plus qu’un souvenir brumeux, quand je passai, par hasard, en me rendant à un entretien suite à une offre d’emploi, devant la vitrine d’un libraire. Mon regard fut attiré par une photo en devanture. On y reconnaissait parfaitement un écrivain barbu que j’avais fini par presque oublier. Sous la photo, se trouvait un livre : Portraits de groupe, par Antoine Ugon. Je sentis mon cœur battre, ou plutôt se débattre, comme s’il voulait me précéder pour sauter dans la librairie, et je compris aussitôt le sens de l’expression : “en avoir le cœur net”. Je poussai la porte, saisit un exemplaire du livre sur la table et, en le feuilletant fébrilement, je manquai m’étrangler en lisant les premiers mots d’une nouvelle intitulée : “Modèle réduit”. Je cite :

“ Ah, le cinquième, enfin, plus qu’un étage! – J’avais chuinté machinalement ces mots. Mais je ne parlais, en fait, qu’à moi-même, maudissant intérieurement ces artistes qui ne pouvaient pas habiter ailleurs qu’au sixième étage sans ascenseur. Les peintres, m’avait-on dit, ont besoin de se rapprocher du ciel et de la lumière. Autrefois, peut-être. Aujourd’hui, l’air de la ville me parait aussi opaque au sixième qu’au rez-de-chaussée, et j’ai bien du mal à comprendre…”

FIN

© Noircommenieto, 2009 et 2010