Cours Hannibal, le vieux monde est derrière toi

Où était-il, d’ailleurs, ce briquet? Hannibal se mit à vider méthodiquement ses poches, en vain. Il commençait à croire que ce briquet n’était qu’une illusion, que ce socle qui semblait être le seul îlot de terre ferme n’était en fait qu’une bande de sable mouvant, quand son attention fut attirée par un objet brillant sur le quai, à trois mètres de lui.

C’était le briquet qu’il avait dû faire tomber, tout à l’heure, dans la confusion, lorsqu’il s’était retrouvé tout nu sur le quai. Il le ramassa avec la vivacité de l’éclair, puis se mit à le contempler en le retournant dans tous les sens. C’était un briquet tout ce qu’il y avait de plus normal, comme il avait déjà pu en voir dans les vitrines des marchands de tabac, immobiles dans leur écrins ouverts. Comment cet objet banalement luxueux pouvait-il aussi être la clé d’un paradis parallèle?

Calant avec soin l’objet contre sa paume calleuse, Hannibal fit jaillir deux petites étoiles de la pierre à briquet, il entendit le souffle court du gaz qui tentait de s’échapper et regarda s’élever tranquillement la grande flamme jaune. Tantôt, longue et droite, elle s’élançait vers la voûte, tantôt, sinueuse et vive, elle se tordait comme un serpent pris au piège. En cherchant à la percer des yeux pour qu’elle lui révèle son secret, Hannibal assista, ébahi, à la transformation de la flamme. Elle s’agrandit d’abord démesurément, jusqu’à dresser devant lui un écran de feu, puis des formes se dessinèrent, des ombres, des motifs, formant une sorte d’architecture fantastique et mouvante. Enfin, à la manière des pierres de lave qui refroidissent progressivement en roulant le long du volcan, la flamme se pétrifia lentement pour construire une grande cage d’escalier.

Hannibal reconnut tout de suite l’escalier, et l’inconnue au briquet, debout sur le palier du premier étage. Elle le regardait avec le même regard énigmatique, et lorsqu’elle parlait, ses lèvres dérangeaient à peine le dessin de son sourire magnétique.

Décidé à comprendre ce qui lui arrivait, Hannibal, au lieu de se laisser bercer comme un bienheureux au paradis, se mit en devoir de se concentrer sur ses propres sensations. Il commença par fermer et ouvrir plusieurs fois les yeux, sans rien changer à la situation. Il fit parcourir à son esprit le moindre recoin de son corps. Il choisit d’attaquer par la plante des pieds, puis de remon­ter progressivement le long des jambes, des cuisses, jusqu’à la cein­ture, puis, d’un bond il le fit sauter jusqu’aux extrémités des doigts, et là, tout au bout du pouce de la main droite, Hannibal sentit soudain une petite démangeaison… au fur et à mesure que son esprit se ramassait pour entrer entièrement dans la sensation de son pouce, la petite démangeaison se transformait en une brû­lure, de plus en plus nette. Quand la brûlure devint insoutenable, Hannibal lâcha l’objet qu’il tenait dans sa main : c’était le bri­quet. Il roula par terre à ses pieds… et Hannibal se retrouva sur le quai du métro, mais heureux, car il avait enfin en main la clé de son paradis.

Pour le rejoindre, il passa le reste de la journée à battre son briquet en or, faisant  seulement de courtes pauses lorsque la chaleur devenait insoutenable à son pouce. Peu importait à Hannibal de perdre, de temps en temps, son paradis puisqu’il savait y revenir. Mais l’attraction de ses plaisirs était si forte qu’Hannibal s’y replongeait, aussitôt son doigt refroidi.

Dans son paradis, la deuxième porte donnait sur une im­mense salle à manger. Un merveilleux cuisinier lui avait pré­paré un repas tellement copieux et inattendu qu’il semblait sor­tir de la corne d’abondance. Au retour de chacune de ses escapades, Hannibal retrouvait dans son assiette un met différent à la place de celui qu’il avait entamé, escamoté sans doute par le mystérieux cuisinier, tant il brûlait du désir de lui faire découvrir l’éven­tail de son talent. La belle inconnue, assise en face de lui, ne tou­chait d’ailleurs ces mêmes plats que du bout des lèvres de son sou­rire, simplement pour l’accompagner, pensa Hannibal.

Il ignorait le nom de ce qu’il mangeait, parfois il recon­naissait une saveur, il distinguait une épice dans une sauce, mais le plus souvent il n’avait pas le temps de rechercher dans ses souvenirs avant de découvrir dans son assiette un nouveau plat, tout aussi délicieux, qui accaparait aussitôt ses sens en émoi.

La troisième porte ouvrait sur un grand appartement, tendu de velours foncé. Les deux premières pièces servaient de penderies et laissaient entrevoir des alignements infinis de cintres, de robes et  de vêtements les plus divers, comme dans les coulisses d’un théâtre. Puis on traversait une bibliothèque, très sombre, dans laquelle Hannibal ne faisait que passer, et enfin, tout au fond de l’appartement, on pénétrait, par une double porte recouverte de cuir roux matelassé, dans une chambre au plafond si haut qu’il se perdait dans l’obscurité.

Les murs de cette chambre étaient parés d’étranges tapisse­ries tissées dans des temps immémoriaux. Hannibal n’en avait jamais vues de pareilles, et il les estimait fort anciennes. En les plaçant les unes à la suite des autres, comme les images d’une bande dessinée géante, elles semblaient raconter une histoire, qu’Hannibal avait beaucoup de mal à comprendre, à cause de ses incessants allers et retours entre la chambre et la sta­tion de métro. On y voyait un personnage omniprésent, qui devait être le héros de cette histoire racontée par la tapisserie. C’était une jeune femme, longiligne, tantôt assise dans un trône et vêtue de velours et de soieries, tantôt en tenue d’homme, montée sur un cheval richement caparaçonné. Elle avait un étrange regard, et un sourire magnétique. Était-ce la lointaine ancêtre de cette autre femme qui souriait à Hannibal, couchée dans le lit, entièrement nue, en lui susurrant de douces invitations?

Pour la première fois depuis le début de sa déconcertante aventure, Hannibal hésita à se lancer. Il sentit son corps se figer, son cou se raidir, ses membres s’alourdir, les quelques pas qui le séparaient du lit lui parurent une distance infranchissable. Pourtant, son esprit continuait à s’agiter dans son corps de plomb, pareil à un ballon captif se heurtant aux murs de sa prison.

Il y avait, quelque part, dans cette pièce une source de malaise. Était-ce ce lit, en bois noir à reflets rouges, qui parais­sait sans âge et d’un style incertain, entièrement hérissé de diables gothiques sculptés à la manière des gargouilles ? Était-ce plutôt le contraste de ces bois noirs avec ces draps trop blancs qu’on ne pouvait s’empêcher de prendre pour un linceul? Ou plutôt ces quatre griffons qui flanquaient les coins du lit? Leur regard presque vivant et un curieux sourire qui relevait les commissures de leur bec glaçaient Hannibal par une bizarre impression de déjà-vu.

Il est toujours étonnant de voir avec quelle facilité, avec quelle insouciance, l’intelligence d’un homme peut abdiquer devant un simple regard de femme plein de promesses. En plon­geant son désir dans les yeux de la belle inconnue, Hannibal ran­gea au fourreau ses réticences, il frémit au passage de la sève qui irriguait ses membres, et un parfum printanier vint rempla­cer l’odeur de mort qu’il avait cru sentir.

Après un rapide passage sur le quai du métro pour reposer son pouce, Hannibal, de retour dans la chambre, se coucha dans les draps trop blancs, et s’abandonna, se fondit dans l’étreinte. Avec une extrême facilité d’adaptation, son corps retrouva les gestes qu’il croyait oubliés, il effaça des années de misère, de priva­tions, de solitude.

Soudain, Hannibal frissonna.

Un grand courant d’air froid soufflait sur son dos perlé par la sueur de l’étreinte. Il se retrouva aussitôt sur la quai, son briquet à la main. Il sentait encore le brusque courant d’air lui pincer les omoplates et glisser sur les reliefs de sa colonne vertébrale. Mais l’idée qui vint à son esprit le glaça encore davantage. En faisant résonner par une pichenette le briquet plaqué contre son oreille, il comprit qu’il était presque vide. Quand il l’alluma, il vit sortir du petit tuyau une petite flamme au bord de l’asphyxie.

Ainsi, même magique, un briquet n’était pas inépuisable. Par quelle cruelle nécessité la plus pure féerie devait elle, comme tout le reste dans cette vallée de larmes, obéir aux lois les plus vulgaires, être soumises aux contraintes les plus ordinaires?

Étalant sur le quai tout ce qu’il avait au fond de ses poches et de sa doublure, Hannibal compta sa fortune : quelques pièces jaunes et un billet froissé. Il était finalement plus riche qu’il ne l’eût imaginé, et c’était amplement suffisant pour acheter une recharge de gaz.

— Pss mon colon, ça en fait du pognon !

Hannibal releva la tête. C’était Buni.

— Fais pas une tronche comme ça, continua-t-il à siffler, t’es plein aux “astres”… avec ça on pouvoir  se mett’ sur le toit ce soir…

— Y faut toujours que tu me colles aux basques. Qu’est-ce tu veux encore?

— Ben t’es encore de bonne “tumeur”, toi. On est copains, non, on partage tout ?

— Oké, mais ces thunes c’est pas pour s’acheter du pinard, j’ai mieux à faire.

— Quesse tu racontes, y a rien de mieux que du pinard.

— Écoute Buni, tu vois, aujourd’hui c’est dimanche, et j’aimerais bien me reposer, comme un vrai chrétien, alors calte vite fait, tu pollues.

A ces mots, un nuage assombrit le visage de Buni. Sa bouche fit une moue. Elle souleva la cicatrice qui lui barrait la lèvre, et son regard s’embua en cherchant à croiser celui d’Hannibal. Mais, Hannibal, inflexible, semblait contempler avec un morne inté­rêt la ligne orange des Vosges formée par la rangée des fauteuils en plas­tique du quai d’en face. Buni ouvrit la bouche pour répondre quelque chose, mais n’ayant réussi qu’à émettre un début de sif­flement sans suite, il tourna les talons et alla poser ses fesses un peu plus loin.

Apparemment impassible, Hannibal observait du coin de l’œil son copain de galère tout penaud, sur son siège. Peut-être était-il allé un peu fort avec Buni. — Ymenmerde ! fulmina-t-il… Mais, songeant à son aven­ture tellement incroyable, à ce briquet magique qui, après lui avoir ouvert un monde merveilleux, le lâchait à présent comme un vul­gaire allume-feu, Hannibal sentait monter en lui, en même temps, un chagrin aussi nouveau que douloureux, et l’irrésis­tible envie de partager ce nouveau chagrin.

Il alla s’asseoir à côté de Buni, comme si de rien n’était.

— Bon, tu veux savoir ce que je vais acheter avec ces thunes?, lança-t-il, conciliant.

— M’en fous.

— Comme tu veux. Moi je me disais : “Buni c’est un pote, tu peux tout lui raconter. Et si tu le dis pas à Buni, à qui le diras-tu.”, mais comme je vois que ça t’intéresse pas… C’est comme tu veux.

L’autre, en dépit d’une fierté qui lui coinçait les mots dans sa gorge, lui lançait des regards interrogateurs et suppliants. Hannibal exhiba de sa poche le lourd briquet en or, et le mit sous le nez de Buni.

— Psss, siffla-t-il, à qui l’as-tu chourrav’ ce machin ?

— On me la donné, nuance.

— Mais c’est de l’or, putain… ça vaut grisol un truc pareil T’inquiète, je connais quelqu’un, à Saint-Ouen qui va pouvoir te le fourguer discrétos.

— D’abord j’ai PAS envie de le vendre, et ensuite, ce bri­quet, y vaut bien plus cher que ce que tu peux imaginer, il est inven­dable, trancha Hannibal, avec un petit sourire dans lequel passa l’ombre fugace d’un mépris.

Ayant produit son petit effet, et réussi son introduction, à en juger par le diamètre des yeux écarquillés de Buni, Hannibal se mit à raconter son histoire. Bien sûr, il omit quelques détails intimes, bien sûr, pour se donner le premier rôle, il inventa quelques trucs, surchargeant d’ornements inutiles une réalité déjà bien extraordinaire en elle-même. D’abord Buni l’écouta, en  écartant les paupières, puis il fronça, imperceptiblement les sourcils, en écoutant l’incroyable récit. Quand Hannibal se tut, après une dernière envolée lyrique, les yeux plissés de Buni pou­vait signifier deux choses : “quel farceur ce ‘Nibal!” ou bien “il est complètement dingo”.

Ne sachant quelle contenance prendre, Buni éclata de rire. Et le rire de Buni frappa Hannibal comme la foudre, fissura sa fière assurance, gifla son orgueil.

— Alors, tu me la montres ta nouvelle copine, Nibal ? Ne sois pas “égoaste”.

Hannibal fit un geste d’impuissance.

— Peux pas, y’a plus de gaz. Le briquet est vide.

Buni se laissa emporter par un second fou rire, plus franc, car il était, maintenant tout à fait rassuré. Non,  Hannibal n’était pas fou, c’était juste une plaisanterie.

— Tu m’as bien fait marcher avec ton histoire. T’en as beau­coup  des comme ça ?

Hannibal lui lança un regard désespéré :

— C’est pas une plaisanterie, c’est la vérité vraie. Viens avec moi acheter une recharge de gaz pour ce briquet, et je te montre­rai, tu verras.

— Pss, passe que, en plus, tu comptes acheter du gaz pour ce bri­quet que tu veux pas vendre ?

Buni se rembrunit. Hannibal était peut-être vraiment devenu dingo, après tout.

— Allez viens, tu verras, je te dis.

Quittant les blancs souterrains du métro, Hannibal remonta à la surface, et Buni, méfiant, lui emboîta le pas. Dans ce quartier, frappé d’ankylose chaque dimanche après-midi, ils connaissaient un petit bar qui faisait office de tabac. Ils mar­chaient sans dire un mot, frissonnant dans leurs manteaux troués. Le soir venant, les façades des maisons avaient pris une couleur de grisaille, étouffant les dernières réflexions de la lumière dans l’épais tapis de poussières grasses qui recouvrait leur pierre.

Toute l’énergie vitale de la rue paraissait s’être recroque­villée dans le seul bar ouvert du quartier. Passé le seuil, on bascu­lait dans une autre ville, une autre saison, un été chaud, humide et bruyant. On se retrouvait emmailloté d’odeur de bière, de tabac, bercé par le brouhaha confus des conversations laborieuses des piliers de bar. D’un naturel timide, peut-être à cause de son infirmité, Buni préférait éviter les endroits peuplés et bruyant. Il choisit d’attendre dans la rue, laissant Hannibal se frayer seul un chemin à travers l’épaisse atmosphère du bar.

A la manière d’un automate bien huilé, le buraliste servait ses clients, sans même lever les yeux. D’un mouvement parfaite­ment synchronisé, sa main droite cherchait le paquet de cigarettes ou le billet de Tac-o-tac, tandis que sa main gauche tapait sur la caisse enregistreuse. Mais Hannibal devait apprendre, pour son malheur, que cet apparent manque d’intérêt pour la clientèle cachait un sens aigu de l’ob­servation, fruit d’une expérience du métier.

Quand Hannibal posa sur le comptoir son beau briquet en or en demandant ce qu’il fallait y mettre comme gaz pour le recharger, le buraliste se figea et leva la tête. Son regard détailla Hannibal des pieds à la tête. Habitué à devoir faire la preuve de son pouvoir d’achat, même pour des broutilles, Hannibal sortit du fond de sa doublure le billet, et se mit à le défroisser du mieux qu’il put.

Laissant Hannibal, un peu étonné, en butte aux récrimina­tions étouffées de la longue file d’attente qui avait fini par se former derrière lui, le buraliste abandonna son comptoir pour aller téléphoner, à mi-voix, à l’autre bout du bar. Puis il revint vers Hannibal, avec un sourire chaleureux :

— Excusez-moi… Monsieur, je vais d’abord servir les autres clients, je m’occupe de vous dans un instant… Vous pouvez vous ranger s’il vous plaît ?

Serrant son briquet, Hannibal se cala dans le coin formé par l’angle du bar, à la grande satisfaction, sonore, des autres clients. Mais la queue ne désemplissant pas, le buraliste ne pou­vait vraiment “s’occuper” de lui, et il resta ainsi un certain temps, bousculé par les fumeurs, meurtri par les coudes des gratteurs de Tac-o-tac et de Millionnaire, étourdi par les fanfa­ronnades des pochards et enivré par l’odeur forte de la bière. Pris de remords en pensant à Buni, qu’il apercevait à travers la vitre embuée, il interrogeait du regard le buraliste. Mais celui-ci ne lui ren­voyait, de temps en temps , qu’un sourire voulant dire — patience, je m’occupe de vous dans un instant.

Soudain, il aperçut, dans l’encadrement de la fenêtre de la porte, Buni lui faisant de grands signes avant de disparaître, happé par la nuit. Intrigué, Hannibal se faufila jusqu’à la porte. Juste à temps pour voir Buni courir, poursuivi par deux hommes en uni­formes. Dans la lumière bleue qui balayait la rue par intermittence, une troisième ombre en uniforme se dirigeait vers le bar.

Et, sans prendre la peine même de crier, ni son innocence, ni des insultes contre les condés, Hannibal sortit vivement du bar et s’élança dans la rue.

Il courut longtemps, sans se retourner. Quand il fut certain d’avoir semé ses poursuivants, il s’arrêta et regarda autour de lui. Il se trouvait dans une impasse inconnue. Autour, il n’y avait que des murs, des rideaux baissés, des fenêtres fermées, parfois seule­ment effleurées, de l’intérieur, par le halo bleuté et vacillant issu d’un téléviseur. Au-dessus, un pan de ciel, opaque, vaguement orangé, tombait sur Hannibal comme une lame. A l’intérieur, le froid, devenu intense, transperçait ses vêtements, sa peau, et lui brûlait la chair.

La course avait essoufflé Hannibal, il ne se sentait pas la force de chercher un endroit un peu confortable pour subir la nuit. Il décida de rester là où le hasard l’avait poussé, et commença l’inspection des lieux. Il ne fut pas long à comprendre que le hasard ne lui avait pas fait de cadeau. Comme d’habitude. Pas une seule porte ouverte, pas le moindre recoin, porche ou dessous d’escalier, pas le plus petit commencement de venelle… Rien ne pouvait faire barrage à ce vent glacial qui balayait méthodiquement les rues et les impasses, rien, à part une grande poubelle à roulette poussée contre le mur.

Dans la poubelle, Hannibal trouva quelques cartons d’em­ballages pour improviser un siège.  Malheureusement il n’y avait pas de quoi s’envelopper entièrement. pour passer la nuit.

Avant de plonger dans le sommeil, Hannibal songea. Il songea à sa vie, sa vie de végétal, où il ne passait jamais rien. Il ne comptait même plus les jours qui défilaient, aurait été incapable de se donner un âge. Jusqu’à aujourd’hui. Car aujourd’hui, il avait l’impression d’avoir vécu des mois en une seule journée. Il songea à ce pauvre Buni. Avait-il réussit à échapper aux keufs ? sacré Buni, Hannibal lui devait quand même la liberté, avec Buni, c’était maintenant à la vie, à la mort. Il écumait de rage en pensant à ce putain de buraliste. Ce gros con de facho de mes couilles. Comment, lui ? Hannibal ? un voleur? — Je serais un voleur,  je serais pas là à cailler le raisin, j’aurais un toit, j’aurais à becqueter, j’aurais une gonzesse pour me tenir chaud et me dire des gentillesses…

Et il n’osait pas ajouter, par pudeur — …et me faire des gâteries. Il regarda son briquet, le secoua un peu et, essaya de l’allumer. La flamme était faible, à peine un lumignon perdu dans la grande nuit froide de l’impasse. Mais en scrutant bien le cœur vacillant de cette petite flamme, il entra à nouveau dans la chambre magni­fique, il se coucha dans le lit, celui avec les gargouilles en bois noir, grand comme un catafalque, il se glissa dans les draps d’une blancheur étincelante et se serra contre la peau chaude de sa compagne. Dans la chaleur de l’étreinte, il sentait, de temps en temps, perler des gouttes de sueur glacées qui coulaient lentement sur son dos, pareilles à une marée d’équi­noxe. Il eut un soubresaut de jouissance, puis il s’endormit profondément.

Ce furent les éboueurs qui le virent les premiers, au petit matin. Quand la police arriva, elle ne put que constater la mort. Elle ne trouva pas le briquet, probablement subtilisé par l’un des deux employés municipaux. A l’hôpital, le médecin légiste éta­blit un acte de décès en bonne et due forme. Cause de la mort: hypothermie. Il y eut bien un petit détail qui le chiffonna. Pourquoi cet homme avait-il son pouce droit brûlé au deuxième degré ? Mais comme ce petit détail n’avait visiblement aucun lien avec le décès, il l’oublia bien vite.